Coup d'état au Burkina Faso : doutes sur la culpabilité d'un ancien ministre de Compaoré

22.08.17

Morgane Le Cam, Ouagadougou (de notre correspondante)
Manifestation en faveur de l'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso Djibrill Bassolé accusé de "trahison" Manifestation en faveur de l'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso Djibrill Bassolé accusé de "trahison" ©Ahmed Ouoba

Depuis le coup d’Etat manqué du 16 septembre 2015, Djibrill Bassolé fait parler de lui. L’ancien ministre des affaires étrangères de Blaise Compaoré, Président burkinabè déchu par l’insurrection populaire d’octobre 2014, a-t-il un lien  avec le putsch, fomenté par l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP) et son chef Gilbert Diendéré ?

Pour la justice militaire, en charge de l’enquête sur cette tentative de coup d’Etat ( le gouvernement parle d'un bilan officiel de 14 morts et de plus de 250 blessés) , le doute persiste.
Ou plutôt les doutes. Fin septembre, le juge d’instruction François Yameogo le met en examen pour « attentat contre la sûreté de l’Etat », « association de malfaiteurs », « fourniture de moyens financiers », « meurtre », « dégradation volontaire aggravée de biens » et « coups et blessures volontaires ». En juin 2016, un septième chef d’inculpation s’ajoute au dossier déjà chargé de l’ancien ministre : « l’incitation à l’indiscipline ».
Mais selon nos informations, le juge n’a finalement retenu qu’un seul chef d’inculpation contre Djibrill Bassolé, dans son ordonnance rendue le 24 juillet dernier. « Trahison » est la seule charge qui pèse désormais sur  l’ancien proche de Blaise Compaoré. « La justice militaire le soupçonne de collusion avec des puissances étrangères en vue d’entreprendre des hostilités contre le Burkina Faso », assure une source proche du dossier.

Les présumées écoutes Soro-Bassolé posent problème

Pour le camp Bassolé, l’inculpation repose exclusivement sur les présumées écoutes Soro-Bassolé. Ces enregistrements sonores, sortis sur les réseaux sociaux après la tentative de coup d’Etat, où l’on entend deux voix, l’une attribuée au Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, l’autre au ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso, échanger sur les moyens de ranimer le coup d’Etat, alors dans l’impasse.  
Des présumées écoutes qui ne seront sans doute jamais authentifiées. « Une espèce de torchon sonore », « tombé du ciel », avec des « coupures anormales, des bruits parasites anormaux », avait déclaré maître Alexandre Varault, un des avocats de Djibrill Bassolé, en septembre dernier. Pour son collectif d’avocats, ces enregistrements, non judiciaires et transmis sur clé USB à la justice, ont été manipulés et sont donc irrecevables.
Qu’a cela n’en tienne, le juge a ordonné une expertise des bandes il y a près d’un an. Le 5 décembre 2016, l’expert allemand Hermann Künzel rend son rapport. Selon nos informations, l’expert en acoustique n’a, sans surprise, pas pu authentifier les documents.

Une détention arbitraire ?

Depuis l’incarcération de Djibrill Bassolé à la Maison d’arrêt et de correction de armées (MACA) le 29 septembre 2015, ses avocats ont multiplié les demandes de mises en liberté provisoire. Toutes rejetées.
Une détention jugée arbitraire par ses avocats, mais pas seulement. Le mois dernier, le Haut commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a demandé la libération immédiate de Djibrill Bassolé (une information révélée par La Lettre du Continent). Le groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire estime que les conditions d’un procès équitable ne sont pas réunies : Bassolé devrait être jugé par un tribunal civil car l’ancien général n’est plus militaire.
Le 8 juillet, René Bagoro, le ministre de la justice burkinabè, a répondu par un avis contraire : « Le fait de mettre fin à la disponibilité du général Djibrill Bassolé répondait à un soucis de discipline militaire et ne visait nullement les intérêts de la procédure pénale. »


Une lettre écrite au Président Macron


Pour l’heure, Djibril Bassolé, reste, comme une vingtaine des 107 personnes inculpées dans cette affaire, incarcéré. Mais l’ancien ministre ne s’avoue pas vaincu. Le 9 août, Jeune Afrique révélait qu’il avait écrit au Président français Emmanuel Macron pour demander,  une nouvelle fois, sa mise en liberté et l’autorisation de venir se faire soigner en France. « Il est atteint d’un dysfonctionnement cardiaque qui ne peut être précisément diagnostiqué au Burkina, par manque de spécialistes. C’est cet aspect sanitaire qu’il a mis en avant dans sa lettre au Président français », précise une de nos sources.
Djibril Bassolé a été fait chevalier de la légion d’honneur en janvier 2012. Espère-t-il certains égards de la part de la République française ? L’Elysée n’a, pour l’heure, pas répondu à son courrier.
Pour le jugement de ce dossier majeur de l’histoire politique burkinabè, il va falloir encore patienter. Sur les 107 avocats constitués, beaucoup ont, selon nos informations, fait appel de l’ordonnance de plus de 300 pages rendue par le juge d’instruction.

 

« Le coup d’Etat le plus bête du monde »

Les Burkinabè le surnomme « le coup d’Etat le plus bête du monde » et pour cause, cette tentative de putsch, avorté, aura duré une semaine. Tout commence le 16 septembre 2015 quand des hommes du régiment de sécurité présidentiel (RSP), la garde rapprochée du Président du Faso, font irruption en conseil des ministres et prennent en otage les autorités de transition mises en place au lendemain de l’insurrection d’octobre 2014, ayant entraîné la chute du Président Blaise Compaoré.
Le chef du RSP, le général Gilbert Diendéré, assume alors la responsabilité de cette tentative de coup d’Etat, orchestré trois semaines avant les élections présidentielles. Les autorités de transition sont dissoutes. Les Burkinabè descendent massivement dans les rues pour protester : 14 d’entre eux perdront la vie sous les balles de l’ex-RSP et 250 autres seront blessés.
Le 22 septembre, l’armée régulière reprend la situation en main. Acculé de toute part, Diendéré finit par accepter le retour des autorités et ses hommes rendent les armes. Quatre jours plus tard, le Conseil national de la Transition (CNT) décrète la dissolution du RSP. Le CNT remporte ainsi une longue bataille, menée contre ce corps privilégié de l’armée avec lequel il entretenait des relations conflictuelles depuis des mois, et qui aura finalement, avec ce putsch manqué, provoqué sa propre perte.

 

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