Le Président demande l'égalité absolue entre Tunisiennes et Tunisiens

01.09.17

Olfa Belhassine, Tunis (de notre correspondante)
Le Président Béji Caied Essebsi devant une statue équestre de Bourguiba (2016) Le Président Béji Caied Essebsi devant une statue équestre de Bourguiba (2016) FETHI BELAID / AFP

En annonçant le 13 août sa volonté de rendre justice aux femmes en abolissant les dispositions discriminatoires à leur égard en matière d’héritage et de mariage, le président Béji Caied Essebsi jette un pavé dans la mare.

 « On ne peut pas traiter avec les femmes comme en 1956, il y a soixante ans. En réalité, les femmes sont devenues les égales des hommes. Mais tout le problème réside dans l’héritage. L’héritage n’est pourtant pas une question religieuse dans son essence. C’est une question qui concerne la vie courante et les relations entre les êtres humains. En tout cas, c’est ce à quoi je crois… », ainsi s’exprimait dans un long discours le président tunisien Béji Caied Essebsi, le 13 août dernier. Béji Caied Essebsi y a lancé le débat sur le sujet toujours tabou de l’égalité successorale entre les femmes et les hommes et annoncé la création d’une commission pour élaborer un code des libertés individuelles et de l’égalité devant un large parterre de femmes réunies au palais de Carthage à l’occasion de la Fête de la femme. Une fête, qui célèbre tous les 13 août la promulgation par le président Habib Bourguiba en 1956 du Code du statut personnel (CSP), un texte, considéré comme révolutionnaire en terre d’islam ayant entre autres aboli la polygamie et la répudiation et doté les Tunisiennes de plusieurs droits civils. Mais Bourguiba bien que prônant l’Ijtihad, cette lecture des textes sacrés en phase avec l’époque, n’a pas pu rompre totalement avec le dogme religieux. Il ne réussit qu’à modifier partiellement la loi sur l’héritage. En mars 1974, Bourguiba prononce un discours où il revendique l’égalité entre les sexes en matière d’héritage. Mais l’élan réformateur du président est bloqué et son discours longtemps censuré, car les jours d’après en représailles, l’Arabie Saoudite menace de couper tous ses prêts à la Tunisie.

 

L’exclusion ancestrale des femmes du patrimoine matériel

Cette revendication, ce sont les féministes tunisiennes des années 80 à 2000, qui vont tenter de la relayer dans un espace public quadrillé par la dictature de Ben Ali. Toutefois c’est surtout la période post révolutionnaire, qui avec la libération de la parole va permettre à cette exigence de circuler dans les débats et les tribunes.

« Ce régime successoral, fondé, sauf exception, sur la prévalence des hommes et la règle du double à leur profit, s’est mué, des siècles durant, en une vaste entreprise d’exclusion des femmes et des filles du capital matériel et symbolique des parents en les précipitant, génération après génération, dans la pauvreté, la précarité économique et la vulnérabilité sociale », écrit en 2016 la juriste Sana Ben Achour.

En juin 2016, un député, Mehdi Ben Gharbia, soumet au parlement une loi organique relative à la « fixation des parts successorales entre les ayants droits », selon un régime optionnel faisant de l’égalité entre les hommes et les femmes une règle supplétive. Mais le mufti de la République, la plus haute autorité religieuse, s’oppose à cette initiative.

L’initiative de BCE accompagnée de sa proposition d’abroger la circulaire 73, qui interdit le mariage entre une Tunisienne et un homme non musulman (alors que le contraire est possible) provoque elle aussi rapidement une large polémique. Le débat, toujours passionné, dépasse les frontières tunisiennes pour se propager dans toute la région arabe. Une preuve supplémentaire que : « la question féminine est au centre des interrogations que le monde arabe porte sur lui-même, sur son rapport à l’identité et à l’universel…C’est en effet sur leur statut que toutes les mouvances politiques et idéologiques se déterminent, et à partir de lui qu’on peut dessiner les lignes de clivage qui fracturent l’espace politiques de la région », écrit l’historienne et essayiste Sophie Bessis dans son livre « Les Arabes, les femmes, la liberté » (Albin Michel, 2007).

 

Une opinion publique largement divisée

« Nous disposons d’une Constitution stipulant que l'Etat est civil. Or, tout le monde sait que notre peuple est musulman et nous ne voulons pas aller dans le sens de réformes qui choqueraient le peuple tunisien. Nous ferons toutefois en sorte pour qu’il n’y ait plus d’injustice à l’égard des femmes », a déclaré Béji Caïd Essebsi le 13 août.

Malgré toutes les précautions prises dans son discours et toutes ses références à Bourguiba, président réformateur, qui reste très proche des cœurs des Tunisiens dix sept ans après son décès en avril 2000, Béji Caied Essebsi n’a pas manqué de diviser l’opinion publique en Tunisie et ailleurs. Et si le mufti de la République soutient cette fois ci les propositions du Président, les détracteurs vont jusqu'à l’accuser de blasphème et d’apostasie.

Hechmi Hamdi, président du courant Al Mahabba a lancé dès le 13 août une pétition sur Facebook pour pousser le parlement à retirer la confiance accordée au chef de l’Etat notamment pour son appel à modifier la loi successorale. « La proposition du chef de l’Etat contrevient à l’article premier de la constitution. Elle est blasphématoire car elle remet en cause la loi d’Allah et de son prophète », a-t-il insisté sur sa page Face book. Plus loin encore, en Egypte,  l'adjoint du Grand Imam d'Al-Azhar, la plus haute institution religieuse musulmane dans le monde, a rappelé que la Charia (la loi islamique) interdisait strictement à une musulmane de prendre un époux en dehors de sa communauté religieuse.

Réagissant à toutes les dimensions de cette polémique, la porte-parole de la présidence de la République, Saida Garrache s’interroge : « ceux qui font valoir que le texte coranique est clair à propos de la loi successorale, peuvent-ils nous dire pourquoi nous n’appliquons pas la peine qui prévoit qu’il faut couper la main aux voleurs ? Et pourquoi nous n’appliquons pas non plus les règles relatives à l’esclavagisme qui sont prévues dans le Coran ? ».

Les femmes : la carte gagnante du Président

En avançant cette initiative « révolutionnaire », ont jugé plusieurs partis proches du président de la République ainsi que des organisations de la société civile, Béji Caied Essebsi s’en va-t-il en campagne électorale anticipée au bénéfice de son parti (Nida Tounes) alors que les municipales sont prévues pour le 17 décembre prochain ? En sera-t-il le premier bénéficiaire en perspective des présidentielles de 2019 ? Cherche-t-il à se démarquer de ses alliés hyper conservateurs à la tête de l’Etat, les islamistes du mouvement Ennahda, qui se préparent eux à la reconquête du pouvoir, les sondages leur donnant toutes les chances de remporter les prochains scrutins locaux ?

En tous cas les femmes ont toujours été pour Béji Caied Essebsi une carte gagnante. C’est grâce à un électorat majoritairement féminin, qu’il a passé le cap des présidentielles en jouant à souhait de l’image et du discours de Bourguiba, « père du Code du statut personnel ». L'Europe entière a salué la dernière loi contre la violence faite aux femmes adoptée par le parlement le 26 juillet dernier. BCE est avant tout un renard politique. Il sait que la seule manière pour lui de "vendre" la Tunisie, aujourd’hui au bord de la banqueroute financière, notamment vis à vis des bailleurs de fonds internationaux consiste à promouvoir les libertés individuelles. Celles des femmes en premier lieu.

 

commentaires