Burundi : "le gouvernement est en plein déni"

22.09.17

Frédéric Burnand, Genève (de notre correspondant)
Vote au Parlement burundais pour le retrait de la CPI le 12 octobre 2016 Vote au Parlement burundais pour le retrait de la CPI le 12 octobre 2016 Onesphore Nibigira

La Commission d’enquête sur le Burundi a présenté cette semaine son rapport final devant le Conseil des droits de l’homme à Genève. Exilées, les ONG burundaises de défense des droits de la personne ont pu s’y faire entendre, comme Carine Kaneza, porte-parole du Mouvement des femmes et des filles pour la paix et la sécurité (MFFPS). Entretien.

Avec plus d’une trentaine d’ONG, le MFFPS demande, dans une lettre ouverte, de soutenir une résolution renouvelant le mandat de la Commission d'enquête des Nations Unies sur le Burundi, et d’appeler le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies à explorer toutes les options pour assurer la responsabilité des crimes documentés par la Commission. Elles appellent, en particulier, à l'ouverture d'une enquête par la Cour pénale internationale, le Bureau du Procureur du tribunal ayant annoncé l'ouverture d'un examen préliminaire le 25 avril 2016. Les ONG réclament également que le Burundi soit suspendu du Conseil des droits de l’homme.


JusticeInfo.net: Pourquoi avez-vous rejoint le Mouvement des femmes et des filles pour la paix et la sécurité (MFFPS) ?
Carine Kaneza: Je fais partie de cette petite communauté qui vit à l’étranger sans avoir fui mon pays, même si maintenant je ne peux plus y retourner. Quand en 2015 un mouvement de femmes a émergé spontanément pour dénoncer le 3e mandat du président qui constituait, selon leur dires, un mandat de la mort, qu’elles sont descendues dans la rue pour protester et se faire violement réprimées par le régime de Bujumbura, j’ai rejoint leur mouvement qui ne pouvait plus s’exprimer au Burundi.
Mon engagement consiste à donner la voix aux sans voix, au nom de celles qui sont mortes, de celles qui ne peuvent plus parler, qui sont emprisonnées, qui sont parfois forcées à collaborer avec le pouvoir. Et ce en ouvrant d’autres rues que celles fermées par Bujumbura. Elles nous conduisent par exemple au Conseil des droits de l’homme ou au Conseil de sécurité de l’ONU où nous avons été invitées il y a quelques mois à informer ses membres sur la situation des femmes. Malheureusement, nous avons été bloquées à la dernière minute.
Par la Chine et la Russie ?
En effet. Mais au lieu des 10 minutes qui m’aurait été accordée devant le Conseil de sécurité, j’ai eu tout loisir de me faire longuement entendre via les médias. C’était donc une victoire de la liberté d’expression.
Craignez-vous que la Chine et la Russie ne cherchent à bloquer le renouvellement du mandat de la commission d’enquête sur le Burundi, lors de la session en cours du Conseil des droits de l’homme ?
Des pays comme la Chine et la Russie qui sont ouvertement solidaires avec des régimes peu reluisants en matière de respect des droits de l’homme peuvent peut-être entraver une telle initiative. Nous verrons bien lors de votes sur les résolutions à la fin de cette session du Conseil. Ils peuvent également bloquer l’ouverture d’une enquête par la CPI qui serait mandatée par le Conseil de sécurité.
Comment appréciez-vous la teneur des débats au Conseil des droits de l’homme (CDH) sur le rapport de la commission d’enquête ?
Le MFFPS se félicite de la présentation du travail de la commission d’enquête, une enquête méticuleuse et de grande envergure. La description des crimes démontre l’attachement à être le plus exact possible concernant les victimes, en particuliers les femmes et les enfants, mais aussi les témoignages silencieux des corps qui apparaissent échoués sur les berges des rivières. Ce rapport met des mots sur une énorme souffrance humaine. Ce qui a été reconnu par une grande partie du Conseil et qui explique la virulence de la réaction de Bujumbura.
Y-a-t-il un lien entre la création de cette commission et le retrait du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI) ?
Il y a un élément de causalité entre les dénonciations d’un organe international et l’absence de coopération du gouvernement burundais. Suite aux critiques du CDH, le Burundi n’a pas renouvelé le mémorandum signé avec le Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme. Il faut que la communauté internationale réalise que ce gouvernement est en plein déni.
Je pense que Bujumbura est conscient que les crimes commis depuis 2015 de façon délibérée et constante feraient l’objet tôt ou tard d’enquêtes judiciaires. C’est la raison principale de son retrait du Statut de Rome qui fonde la CPI. Et c’est grâce aux associations burundaises de la diaspora que la CPI a lancé une enquête préliminaire sur les crimes commis au Burundi. Il faut être conscient que ce sont les efforts de simples citoyens burundais qui ont permis de lancer un débat qui aurait dû rester national sur la défense des droits humains. Il est devenu international faute de pouvoir se tenir au pays.
Eu égard aux remarques du Tchad à l’encontre du Burundi lors du débat au CDH, le groupe des Etats africains au Conseil est-il moins monolithique et solidaire de ses présidents en matière de violation des droits de la personne ?
Ils restent quand même solidaires. Cependant, l’Afrique en tant que continent est en crise avec elle-même. Nous assistons à une 3e décolonisation. Après la vague des dirigeants qui ont voulu remplacer les colonisateurs, ce sont les citoyens qui se rendent compte que la démocratie qu’ils ont étudiée à l’école n’est celle qui est pratiquée dans leur pays.
Notre association partage le slogan panafricaniste qu’aux problèmes africains il faut des solutions africaines. Mais à un certain stade, il n’est plus question de particularités. Quand on parle de la terreur comme outil de gouvernance, quand on parle de crime contre l’humanité, de fosses communes, de viols, de discours de haine, il ne s’agit plus de privilégier une solution africaine, puisque ces crimes touchent notre humanité. Être panafricain, c’est aussi se demander qu’est-ce que Patrice Lumumba ou Julius Nyerere auraient dit de la situation au Burundi. Le panafricanisme est un concept de plus en plus manipulé par un débat biaisé dénonçant le pseudo néocolonialisme d’organes comme la CPI. Ce qui entrave la capacité d’assurer une transition politique de manière pacifique.
Dans plusieurs pays, les citoyens sont descendus dans la rue pour contester leur président agrippé au pouvoir. C’est cela la 3e décolonisation dont vous parlez ?
Les démocraties engendrent parfois des tyrannies qui respectent certaines apparences, comme une constitution, des élections, voire des organisations de défense des droits de l’homme qui sont en fait la caisse de résonnance du régime, comme au Burundi. Mais il y a de plus de réclamations contre ces simulacres de démocratie qui viennent de la société civile. On l’a vu au Burkina Faso, au Ghana et aujourd’hui au Togo. Dans une démocratie qui fleurit, la contradiction, l’opposition est une marque supplémentaire d’un bon gouvernement. D’aucuns accusent ces opposants d’être des vendus à l’Occident. Mais si j’ai appris l’histoire de Lumumba ou de Mandela à l’école, je n’ai pas besoin d’aller en Europe pour comprendre que les actions de mon gouvernement sont mauvaises.
Est-ce que des organisations comme l’Union africaine commencent à mieux prendre en compte les sociétés civiles des pays d’Afrique ?
Ces organisations interétatiques ne peuvent qu’évoluer. Prenez la Communauté des pays d’Afrique de l’Ouest qui est intervenue en Gambie pour que l’homme fort du pays quitte le pouvoir. Si la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est avait réagi de la même façon à l’annonce d’un 3e mandat du président burundais en 2015, on aurait probablement évité les massacres et les atrocités documentés par la commission d’enquête sur le Burundi.   

 

 

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