Gambie : pour juger l'ancien Président Jammeh, "la collecte des preuves a déjà commencé"

10.11.17

Maxime DOMEGNI (de notre correspondant régional)
Un Gambien piétine le portrait de l'ancien Président Yahya Jammeh battu aux élections en décembre 2017 Un Gambien piétine le portrait de l'ancien Président Yahya Jammeh battu aux élections en décembre 2017 ©SEYLLOU / AFP

Baba Hydara est le fils du journaliste gambien, Deyda Hydara, assassiné en 2004 par le régime déchu du Président Yahya Jammeh. Depuis il ne cesse de réclamer justice pour son défunt père, l’une des nombreuses victimes de l’ancien dictateur qui a régné sur la Gambie pendant près d’un quart de siècle. Et c’est naturellement qu’il se retrouve dans la nouvelle coalition « Jammeh2Justice » créée pour faire juger Yahya Jammeh qui a quitté le pouvoir en janvier 2017 après avoir été battu aux élections par Adama Barrow. Il vit désormais  en exil en Guinée équatoriale et Baba Hydara reconnait que "Jammeh soit en Guinée Equatoriale constitue notre obstacle le plus difficile". Mais, confiant, il l’est.

JusticeInfo.net Vous vous battez contre l’impunité autour des crimes du régime de Jammeh. Votre propre père, journaliste, a été assassiné sous ce régime. Que sait-on aujourd’hui des conditions de son assassinat.

Baba Hydara : C’était le 16 décembre 2004. Et c’était l’anniversaire du journal qu’il a créé : The Point Newspaper. Chaque année, le journal organise une journée de réflexion et invite le public. Ce jour-là, mon père était en route avec des collègues vers la cérémonie quand son véhicule a été surpris et pris en sandwich par deux ou trois autres véhicules de couleurs vert et jaune qui distinguent les taxis gambiens. Ils ont commencé par tirer sur le véhicule de mon papa. Dans la panique, son véhicule est tombé dans un ravin. Je crois que c’est là qu’il a été atteint et… tué.

Baba Hydara, fils du journaliste Deyda Hydara assassiné

 

Aujourd’hui, est-ce que vous connaissez les bourreaux de votre père ?

On ne connait toujours pas les auteurs de l’assassinat. Mais on a eu des noms de personnes qui pourraient avoir été impliquées : Sana Manjang et Bombardier (ndlr : des membres de l’escadron de la mort du régime de Jammeh et qui sont d’ailleurs poursuivis par la Justice pour l’assassinat du journaliste). Il y a des mandats d’arrêts contre eux. J’ai entendu dire que l’un est en Guinée Bissau. Mais on ne sait pas où l’autre se trouve.

Vous faites partie du collectif des victimes du régime de Jammeh. Jusqu’où espérez-vous aller ?

Notre objectif est d’amener Yahya Jammeh en Justice. Nous avons tenu plusieurs réunions pour réfléchir à des moyens pour atteindre notre objectif final, qui est de traduire Yahya Jammeh devant un tribunal.

La Justice est restée la même. Avec les mêmes acteurs que sous l’ère Jammeh. Comment comptez-vous surmonter ce handicap?

Nous sommes conscients que pour le moment le secteur de la justice en Gambie n’est pas en mesure de juger Jammeh pour différentes raisons – aussi bien structurelles que politiques. C’est pour cela que notre coalition, qui est formée de victimes, d’activistes africains et d’organisations internationales, s’est réunie en octobre dernier à Banjul, capitale gambienne, pour réfléchir à des alternatives réalistes. Nous savons que cela prendra du temps, mais nous sommes déterminés et patients.

Où et comment espérez-vous le voir jugé?

Le fait que Jammeh soit en Guinée Equatoriale constitue notre obstacle le plus difficile. Dans notre coalition nous avons d’ailleurs un activiste équato-guinéen, qui vit en exil. Ensemble nous avons évoqué plusieurs possibilités : on pourrait envisager une cour hybride comme cela a été le cas dans l’affaire Habré, ou une cour mise en place par la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), voire un procès dans un pays de la région. Nous sommes convaincus, qu’en faisant des plaidoyers auprès de la CEDEAO ou d’autres instances internationales et les pays de la région, nous pourront créer les conditions politiques nécessaire pour que les Obiang (Ndlr : la très imposante famille du président de la Guinée Equatoriale) acceptent de ne plus protéger Jammeh. Il y a tellement d’options et nous les évaluons toutes.

Quel est le niveau de collecte de preuves auquel vous êtes déjà parvenus ?

C’est vrai, et c’est très important, que si on veut amener quelqu’un en justice, il faut avoir des preuves, et des preuves tangibles. Nous y travaillons donc. L’association des victimes vient d’être créée. Elle écoute les victimes, les soutient et récolte leurs témoignages. On espère pouvoir établir un dossier pour chaque victime, afin que chacune d’elles ait un document qui établit tout leur vécu – nous aimerions pourvoir immortaliser leurs histoires par vidéo. Cela devrait nous permettre de rassembler toutes les preuves. Nous avons beaucoup à faire, car l’organisation a déjà quatre cent membres. Et nous invitons les autres à venir se joindre à nous, car nous sommes persuadés qu’il y a beaucoup d’autres personnes qui ont souffert. Ce chiffre va probablement doubler. Il y a aussi une organisation internationale basée en Suisse – TRIAL – qui enquête sur les crimes commis par Ousmane Sonko, qui pendant dix ans a été le ministre de l’intérieur et un proche de Jammeh. Comme vous le voyez, la collecte des preuves a déjà commencé.

Comment êtes-vous parvenus à la mise en place de votre coalition ?

Pour mettre cette coalition en place, l’avocat américain Reed Brody, nous a aidés. C’est lui qui a aidé les victimes de Hissène Habré à le traduire en justice. Pendant notre première rencontre avec lui, il a même amené quelques victimes tchadiennes. Pendant trois jours nous avons tenu des réunions avec elles – et les discussions étaient vraiment intéressantes. Nous avons appris énormément sur leur combat pour la justice. Cela nous a donné des idées. Mais nous, nous ne voulons pas attendre vingt ans ou plus, nous aimerons faire avancer les choses le plus rapidement possible. C’est pourquoi on essaie de tirer les leçons de leur bataille, d’être efficaces et voir comment on peut faire bien les choses.

La traque d’un ex-dictateur est aussi une question de moyens comme l’a démontré le procès contre Hissène Habré…

Nous en sommes bien conscients et avons discuté de cela pendant nos réunions. On travaille avec des partenaires internationaux, dont Reed Brody, qui ont de l’expérience dans ces genres de situation. Et des contacts… Cela va faciliter notre tâche parce-que plus on fait du lobbying, plus il y aura des gens qui seront prêts à nous aider. J’ai l’espoir que nous pourrons trouver assez de soutiens. Et si on doit faire tout, nous-mêmes, on le fera. Nous sommes prêts.

Parlez-nous un peu de cette coalition « Jammeh2Justice », ses membres, son plan d’actions.

La coalition est formée de l’association des victimes, d’activistes gambiens, d’organisations africaines et internationales dont notamment l’"Institut pour les droits de l’homme et le développement en Afrique" qui est basé à Banjul, EG Justice (Guinée équatoriale), TRIAL International (Suisse), Human Rights Watch, Guernica 37 (Espagne), Aids-Free World et la Fondation pour l'égalité des chances en Afrique. Nous sommes nombreux. On espère qu’avec tous ces soutiens la tâche nous sera facile, pour amener en justice Yahya Jammeh.

 

 

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