Cambodge : Duch, comment un "homme-système" devient tortionnaire

11.11.17

Pierre Hazan, conseiller éditorial de JusticeInfo.net, professeur de l'université de Neuchâtel
Duch, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité lors de son procès le 20 juillet 2009 Duch, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité lors de son procès le 20 juillet 2009 crédit: les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens

Depuis un quart de siècle, la psychologue Françoise Sironi travaille avec des victimes des violences de masse. Elle fut l’une des fondatrices du Centre Primo Levi à Paris qui s’occupe des hommes et des femmes qui ont été torturés.

Plus récemment, elle s’est livrée à l’expertise psychologique de Duch au cours de son procès à Phnom Penh. Duch fut le directeur du camp de sinistre réputation S-21 à l’époque des Khmers rouges entre 1975 et 1979, ces années sanglantes où le régime de Pol Pot tua deux millions de personnes. Directeur de S-21, Duch fut personnellement responsable de la torture et la mort de 17.000 personnes. Françoise Sironi a voulu comprendre la fabrication d’un bourreau. Comment cet homme s’est-il déshumanisé à ce point pour commettre le pire ? Quels ont été les mécanismes psychologiques qui peuvent expliquer une telle transformation ? Françoise Sironi vient de publier Comment devient-on tortionnaire?, psychologie des criminels contre l’humanité (éd. La Découverte). Rencontre.

 

Françoise Sironi, auteur de Comment devient-on tortionnaire ?, Paris, La Découverte, 2017
  Françoise Sironi, auteur de "Comment devient-on tortionnaire ?"

JusticeInfo.net : En quoi Duch, vous a-t-il paru à la fois semblable et singulier parmi les criminels de guerre ?

Françoise Sironi : ce qui est singulier chez Duch, c’est le fait qu’il ait reconnu 80% des chefs d’accusation. Les auteurs de crimes de guerre restent le plus souvent dans le déni, même s’il y a des exceptions, notamment ceux qui ont plaidé coupable dans le cadre du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

Ce qui est commun chez Duch avec la grande majorité des autres criminels de guerre, c’est son fonctionnement psychologique. D’abord, le fait qu’il ait grandi dans une société en perte de repère marquée par la corruption, l’impunité, l’humiliation et la dévalorisation, générant une soif de justice. L’histoire familiale a aussi joué son rôle chez Duch, mais elle n’est pas le moteur de sa transformation qui va le conduire à diriger un camp de torture et de meurtres généralisés. Pour combler ses blessures narcissiques, Duch comme Eichmann va devenir ce que j’appelle un homme-système. Il renonce à avoir une identité singulière au profit d’une identité collective. Comme Eichmann, il n’est pas un rouage passif, mais un homme zélé et créatif à sa manière, qui se protège par une désempathie à l’égard de ses victimes.

 

Comment fonctionne cette désempathie ?

Duch se coupe de lui-même. Comme beaucoup de criminels de guerre, se personnalité se clive et se compartimente en parties étanches les unes aux autres. Sinon, il ne pourrait pas ordonner la torture et le meurtre comme il le fait. Il n’a aucun intérêt à avoir une conscience unifiée. Car posséder une conscience unifiée reviendrait à prendre conscience de la gravité de ses crimes et pourrait l’amener à un effondrement psychologique. D’où ce clivage qui permet un fonctionnement en déni. Il peut reconnaître quelque chose d’important ou d’anodin, mais va 48 heures plus tard se rétracter. Ce n’est pas une stratégie judiciaire, mais la force du déni qui l’a emporté une fois encore.

 

Comment devient-on un criminel de guerre ?

Le psychologique américain, Stanley Milgram, a démontré dans une célèbre expérience que l’homme, placé dans un certain environnement, a tendance à se soumettre à l’autorité. Il a montré par exemple que des hommes choisis de manière aléatoire acceptent de se soumettre à des ordres donnés par quelqu’un vêtu d’une blouse blanche, signe d’autorité médicale, plutôt qu’à un homme habillé d’une blouse noire ou bleue, donc assimilé à un métier tel que contremaître. La soumission à l’autorité est un facteur, mais elle n’explique de loin pas tout. Ce qui fait ensuite la différence, c’est le contexte lorsque dans une situation de conflit, l’on est contraint à prendre position. L’homme est alors obligé de sortir de sa multiplicité. Dans des situations extrêmes, il doit choisir entre donner la mort ou être tué. Certains préfèrent accepter la mort plutôt que de l’infliger. D’autres, au contraire, confrontés à des choix binaires, vont perdre toute réflexivité au point de devenir des hommes-systèmes. Ils vont non seulement épouser une cause, mais en devenir des agents zélés. Et ce fut le cas de Duch.

 

Du point de vue du fonctionnement psychologique, faîtes-vous une différence entre un criminel de papier tel Eichmann et un directeur de camp comme Duch?

Les concepteurs, les idéologues, les architectes des politiques de nettoyage ethnique et de génocide peuvent se donner le luxe de vivre dans des abstractions. Ils ne voient pas la mort infligée. Ils ne voient pas le sang couler. Le supérieur de Douch, Nun Chea, évoque qu’il aurait peut-être fallu tuer un million de Cambodgiens de plus. Le déni est plus facile pour eux que pour Duch qui voit sous ses yeux la mort qu’il ordonne tous les jours.

 

A quoi a servi le procès de Duch ?

C’est un très lent processus de reconstruction quand une société entière a été meurtrie par des crimes abominables. Au Cambodge, il y a eu 35 ans de chape de plomb après les crimes des Khmers rouges. Puis, lorsque le tribunal a commencé à exister, il y a eu beaucoup de critiques : ce n’était pas le bon moment, cette justice était trop chère, c’était dangereux de réveiller les vieux démons. Puis, parfois les mêmes qui critiquaient le tribunal n’arrêtaient pas de regarder les retransmissions télévisées du procès. Le procès a eu un effet cathartique. Il a fait remonter beaucoup de souvenirs au sein des familles et ce ne fut pas simple pour beaucoup d’entre elles. Des enfants ont appris que leur père ou leur mère ou d’autres membres de la famille ont été victimes ou furent au contraire des Khmers rouges à l’époque. On peut imaginer que ce fut douloureux dans les familles. Je crois que ce procès fut aussi salutaire. Nous savons bien qu’avec les silences, les traumatismes se transmettent de génération en génération.

 

Les excuses des criminels de guerre sont-elles importantes pour les victimes ?

Certaines victimes espéraient des véritables excuses du Duch, mais non la reconnaissance froide des crimes perpétrés à laquelle il s’est livré. D’autres considéraient de toute manière qu’il n’y avait rien à attendre et de toute manière, cela aurait été des larmes de crocodile. Pour certaines victimes, accorder le pardon est parfois nécessaire, pour d’autres, il est simplement impossible. Cela finalement ne concerne que la conscience de chacun. L’important en l’espèce fut que le procès de Duch se tienne, permettant de mieux comprendre la dynamique meurtrière qui s’était mise en place à l’époque et de sanctionner l’un des pires meurtriers.

 

Qu’avez-vous appris des heures passées avec Duch ?

J’ai pris encore davantage conscience de l’absolue nécessité de nous occuper non seulement des victimes – cela va de soi -, mais aussi des auteurs des crimes, à la fois dans un esprit de prévention et de réparation. De les amener à déconstruire leur parcours, à leur faire prendre conscience du cheminement qui les a conduits à commettre des actes criminels. A les faire sortir de la désempathie. Lorsqu’il y a quelques années de cela, j’ai travaillé avec des soldats russes, dont certains avaient commis des crimes en Afghanistan, par la parole, par la thérapie, il y a eu chez certains non seulement une compréhension sur le fait d’avoir basculé sur le versant du crime, mais aussi progressivement un soulagement et une contagion vertueuse qui s’est mise en place avec une empathie qu’ils avaient enfin retrouvée. Le travail de groupe et de paroles est essentiel pour renouer les fils d’une histoire collective.

 

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