Centrafrique : de grands défis pour la Cour spéciale, selon un Imam de Bangui

01.12.17

Dominique Gerbaud et Claire Assamba
Fin de la prière le 28 juillet 2014 à la Mosquée centrale de Bangui, au Km 5 Fin de la prière le 28 juillet 2014 à la Mosquée centrale de Bangui, au Km 5 Photo MISCA

Dans une interview accordée à Centrafrique Espoir, un journal-école dont le premier numéro vient de paraître au mois de novembre 2017, l’Imam adjoint à la Mosquée centrale de Bangui, Modiro Bachir Walidou, entrevoit déjà des embûches sur le chemin de la future Cour pénale spéciale de Centrafrique. Pour lui, certaines nominations parmi le personnel local de la Cour ne rassurent pas les Centrafricains. Raison pour laquelle il exhorte les juges internationaux qui siégeront dans cette cour à s’élever au-dessus de la mêlée.

 Centrafrique Espoir (CE) : Il ya des incidents dans Bangui révélateurs d’une forme de tension nerveuse. Est-ce que cela vous inquiète ?

Imam Walidou : Il y a encore trop de mauvaises idées dans les têtes. Des gens colportent en­core des informations nuisibles à la bonne entente des communautés. Prenez un exemple, les jeunes oublient que les gens de la Minusca sont là, pour nous, pour nous protéger et elle joue un très grand rôle pour apaiser la situation.

Pour ne pas remettre le feu aux poudres, seriez-vous prêt à pas­ser l’éponge sur ce qui s’est passé en 2013 et à prôner l’impunité ?

C’est une question très délicate. Per­sonne ne peut être pour l’impunité, mais nous avons beaucoup de craintes car nous sommes habitués au fonctionne­ment de la justice centrafricaine et la justice internationale commence à être entachée des mêmes tares que notre justice.

Un tribunal spécial ne sera-t-il pas moins malléable, moins manipulable qu’une justice locale ?

 Il faudra que ces juges internationaux soient suffisamment indépendants pour porter leur propre jugement. Or il leur sera très difficile d’être impartiaux dans le contexte actuel car c’est l’Etat centrafricain qui met les choses en place. Et on est inquiet quand on voit déjà quelques nominations. On sait que la grande majorité des anti-Balaka viennent de la région de Bouar, de Bossangoa, et déjà beaucoup de postes clés de ce Tribunal spécial* ont été attri­bués à des gens de cette région.

Voyez-vous des signes de réconciliation ?

 La population est tellement désireuse de réconciliation qu’il y a de nombreux signes positifs. La peur est toujours là et il suffit de faire courir une rumeur pour que les visages changent et que les gens aillent chercher des armes. Mais ces fauteurs de troubles sont de moins en moins nombreux.

Pensez-vous que les femmes musulmanes puissent jouer un rôle particulier dans cette réconciliation ?

Oui, certaines s’impliquent dans la société et dans les affaires du pays, et sont très bien formées. Ce serait d’ailleurs un signe positif qu’une femme musulmane entre au gouvernement car cela enlèverait des arguments à ceux qui évoquent sans cesse notre exclusion. Chez nous, la majorité des femmes sont ce qu’on appelle les « femmes de concession » qui restent chez elles ont un rôle moins visible. Mais c’est un rôle important auprès de leur mari et ce sont elles qui ont permis de faire baisser les tensions.

 *Créée au sein de la justice centrafricaine par la loi n°15.003 du 3 juin 2015, la Cour pénale spéciale (CPS) a pour mandat de mener des enquêtes et des poursuites concernant les violations graves des droits humains et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la République Centrafricaine depuis le 1er janvier 2003. Elle sera composée de magistrats nationaux et internationaux.

 

 

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