Sans information, pas de réconciliation


Faut-il juger les dictateurs : la réponse d'activistes africains

©©CAEL'ancien Président tchadien Hissène Habré devant les Chambres Africaines Extraordinaires
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Plusieurs activistes africains, mais aussi européens, ont pris part, fin novembre à Abidjan, à un contre-sommet organisé par la société civile en marge du 5e sommet  Afrique-Europe tenu dans la capital ivoirienne. Un des thèmes phares de cette rencontre était le grave déficit de démocratie et d’alternance politique sur le continent africain. Pendant que certains hésitent à invoquer un procès contre les dictateurs africains, d’autres, par contre, croient dur que tout citoyen doit  répondre de ses actes, fût-il un dirigeant ou non. Réponse de  6 militants Africains.

  Brigitte Améganvi

 

Brigitte Améganvi, présidente « Synergie Togo »

Moi? ma conviction profonde est qu’il faut les juger. Il faut rendre compte, il faut qu’ils s’expliquent de manière à ce que l’ensemble de la communauté trouve un point de repère et sache quelles sont les lignes qu’il ne faut pas franchir, ce qu’on peut se permettre de faire et ce que l’on n’a pas le droit de faire ; quitte à ce que la société décide ensuite de prendre une loi d’amnistie.

Si je me réfère au cas du Togo, il y a eu historiquement deux lois d’amnistie. Et ces lois étaient toujours assorties de mesures  d’annulation de l’effet d’amnistie en cas de récidive. Et si ces lois d’amnistie n’ont pas joué, si les cas de récidive se sont multipliés d’année en année de la part des mêmes acteurs, c’est parce qu’on n’a jamais pris la peine de juger. Et c’est aussi ce qu’on peut reprocher à notre processus de Justice Vérité et Réconciliation. Il n’y a pas eu de vérité, on a identifié les victimes mais on n’a pas identifié les crimes qui ont été commis et les personnes qui les ont commis. Ce qui fait que tout ce processus de réconciliation a été faussé.

Donc, oui, je suis fermement persuadée que, pour qu’il puisse y avoir réconciliation, il faut qu’il y ait identification des torts causés, qui les a causés, quitte à ce que les victimes décident  de pardonner et de passer l’éponge.

 

 Laurence Ndong

Laurence Ndong, Coordinatrice du « Mouvement Ça suffit comme ça» (Gabon)

Les dictateurs africains sont des citoyens. Et tout citoyen doit répondre de ses actes devant la Justice quand cela s’impose. Ce n’est pas parce qu’ils ont été présidents qu’ils doivent être au-dessus de la loi. Si on les qualifie de dictateurs, c’est parce qu’ils ont été de mauvais présidents, ils ont fait du mal, ils ont privé les gens de leurs libertés ; ils ont tué et fait emprisonner des gens arbitrairement. On ne peut pas faire tout ça et resper impuni parce qu’on l’a fait en étant président. Alors que le citoyen qui va voler, peut-être parce qu’il a faim, va être condamné par la justice. On ne peut avoir une justice à multiple vitesse.

Pour moi, la question ne se pose pas. Ce sont des citoyens, ils doivent répondre de leurs actes, surtout quand ils les ont commis en étant président, parce qu’ils ont trahi le peuple. On n’est pas président pour opprimer les gens, pour voler un pays. C’est tromper doublement. Un président est là pour le bien des populations. Quand il  ne respecte pas cela, il doit être jugé.

A votre avis les juger divise ou réconcilie les citoyens ?

Pourquoi ça devrait diviser ? Quand on juge un voleur, quelqu’un qui vient voler chez vous, ça doit vous déranger qu’il soit jugé ? Ils ont volé des pays entiers, qui ça devrait déranger dans un pays que quelqu’un qui les a volés, tués, opprimés puisse être jugé? Moi je ne pense pas. On a vu le procès d’Hissène Habré au Tchad. Ça a divisé? Seuls ceux qui ont des choses à se reprocher, qui sont complices de cette dictature se sentent mal, ils veulent absolument échapper à la justice. Mais il  faut que les uns et les autres répondent de leurs actes devant la justice.

 

  Brice Mackosso

Brice Mackosso, secrétaire permanent de la « Commission Justice et Paix » au Congo Brazzaville

D’abord, il faut dire que nos présidents sont des gens responsables, ils ont exercé des responsabilités dans nos pays, et du fait d’avoir exercé ces responsabilités, il y a un minimum qu’il faudrait faire avec nos anciens dirigeants. Moi, je crois qu’il y a deux niveaux de la situation. Nous reconnaissons que nos dirigeants n’ont pas été des modèles et donc à ce niveau-là il y a un acte de contrition à faire de leur part et de notre côté, il y a un pardon à accorder à ces dirigeants. Et puis, les dirigeants devront savoir aussi qu’il y a une petite pénitence  à faire. Lorsqu’on a fait acte de contrition, il y a forcément une pénitence à faire.

Juger nos dirigeants, je ne sais pas du tout à quoi on va aboutir. Est-ce qu’on ne va pas entrer dans un autre cycle de violence que les cycles de violence que nous avons actuellement?

Quel acte de contrition par exemple ?

Qu’ils se retirent de la vie politique. Déjà pour parler de quelques-uns, ils ont 32 ans, 40 ans au pouvoir. Une fois qu’ils partent qu’ils nous promettent de plus jamais revenir. Après 40 ans, s’ils doivent revenir pour 10, 15 ans, ils n’auront rien fait.

 

 

  Jean-Marc Bikoko

Jean-Marc Bikoko, président de la « Centrale Syndicale du Secteur Public » (Cameroun)

Je pense qu’il y a des préalables. Le premier est de savoir s’ils sont des dictateurs et qui va déterminer leur culpabilité. La plupart des chefx d’Etat ne le sont que de nom. Ils sont au service des gens. Je prends le cas du Burkina Faso. Quand Compaoré tue Sankara, vous croyez  qu’il a agi de lui-même ? Il a été instrumentalisé. Il a fait plus de 20 ans parce que ceux qui l’ont mis en place le protégeaient toujours. Il faut savoir d’abord qui protège ces dictateurs pour qu’en jugeant ces chefs d’Etat qui agissaient sous des ordres, on juge aussi les donneurs d’ordre.

Pour moi, on sait déjà qu’ils maltraitent leur peuple, ils pillent les richesses des pays pour le mettre au service d’autres personnes, c’est évident. Parfois le peuple se soulève pour les dégager. Mais on voit aussi comment ces dirigeants tout seuls possèdent des moyens pour rester. Alors moi, je pense qu’il ne faut pas les juger seuls. Si on veut les juger, qu’on établisse d’abord  toutes les responsabilités et à partir de cela, on doit identifier tous ceux pour qui ils travaillent  pour que le jugement soit équitable.

Si on prend encore le cas de Compaoré qu’on a exfiltré. Voilà quelqu’un qui a dirigé pendant longtemps le Burkina Faso, en un temps trois mouvements (rire), il devient Ivoirien. Et si le Burkina Faso veut le juger, on aura en face un Ivoirien et la communauté internationale accepte cet état des choses.

Moi, je pense qu’on doit les juger, mais avant de les traduire devant les tribunaux, il faut un préalable. Autrement, comme on voit qu’aujourd’hui, le jugement des dictateurs risque de ne pas faire pas l’unanimité. D’abord, il n’y a pas de consensus sur leur culpabilité, si on prend le cas par exemple de Kadhafi, de Mugabé qu’on traite de dictateurs. Quand on les juge aujourd’hui, on se rend compte que cela divise plus les peuples parce que leurs soutiens ne seront jamais d’accord. Ceux qui ont profité du régime également. Je pense qu’il faut veiller  à ce que les dirigeants soient à la tête de systèmes républicains avec des institutions fortes. Sinon aussi longtemps que les présidents seront plus forts que les institutions comme au Cameroun, on ne sera pas à l’abri de la dictature. Et il faut que la communauté internationale cesse d’être complice des chefs d’Etat africains qu’on traite de dictateur mais qui étaient réellement à leur service.

 

  Godefroid Ka Mana Kangudie

Pr Godefroid Ka Mana Kangudie, Directeur de l’ « Institut Interculturel dans la Région des Grands Lacs » (République Démocratique du Congo)

Ce qu’il faut juger, ce sont les systèmes politiques africains dans leur ensemble, tous les mécanismes qui sont mis sur pied pour qu’une certaine classe conserve le pouvoir le plus longtemps possible. Et dans ce système-là, figurent en bonne place les agences de renseignement, les systèmes de police, l’armée. Tout cela compose une certaine structure qui devrait être jugée en tant que structure et j’ajouterais meme, nous, les peuples de nos pays. Nous, people, avons notre responsabilité dans tout ce qui s’est passé. S’il y a un jugement, c’est l’ensemble du système qu’il faut juger.

On ne change pas un système en sanctionnant une seule personne. Si vous sanctionnez un seul, vous aurez un autre. C’est un problème de mentalité, de vision des pouvoirs en Afrique d’aujourd’hui. Il y a un travail à faire pour que nous tous, nous pussions être d’accord sur au moins les principes de base à partir desquels, nous allons gouverner nos pays. C’est nous, le peuple, les élites, la classe intellectuelle et aussi la classe politique au pouvoir. Nous nous tenons dans un seul système qu’il faut regarder  pour dire comment  change-t-on un système pareil? Si on le change en jugeant un chef d’Etat, c’est une erreur. Cela n’a aucun intérêt pour le moment. Cela amuse!

 

  Egé Mapathi

EgéMapathi, activiste du mouvement citoyen LUCHA (République Démocratique du Congo)

Oui, il faudrait les juger parce qu’ils sont des garants de la nation. Chaque dictateur doit rendre compte et c’est pour cela qu’on doit les juger. Ils savent ce qu’ils ont fait. Comme au Congo, Kabila a commis beaucoup de crimes pour juste conserver le pouvoir qui est la seule chose qui l’intéresse en plus de l’enrichissement. Il a accepté un dialogue sous l'égide de la CENCO à la Saint sylvestre 2016, qui stipule que les élections doivent se passer avant le 31 décembre 2017. Avant cela, au mois de septembre 2016, il y avait déjà eu un premier dialogue sous l’égide del’Union Africaine avec son envoyé spécial Edem Kodjo. Mais il joue toujours avec le destin du peuple congolais. « L’ambition dont on n’a pas les compétences est un crime ».

Leur jugement, je dois l’avouer, ne fait unanimité parce qu’il y a les pro-pouvoir, pro-opposition et la société civile. Tout le monde ne peut pas avoir  une même idée sur la question.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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