Sans information, pas de réconciliation

Gambie : pas de réconciliation sans justice, exigent les victimes de la dictature

Gambie : pas de réconciliation sans justice, exigent les victimes de la dictature©©AFPYusuf Mbye, 35 ans, manifeste avec d'autres victimes du régime de Yahya Jammeh. Il avait été blessé dans une manifestation en 2000 et est paralysé depuis.
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Pendant que les nouvelles autorités gambiennes s’activent à mettre en route une Commission Vérité, Justice Réconciliation et Réparation, les victimes avertissent : pas de réconciliation sans justice.

 Fin février 2018, le processus de désignation des 11 membres qui vont siéger au sein de la Commission Vérité, Justice, Réconciliation et Réparation de la Gambie devra s’achever. Les oiseaux rares, hommes de bonne moralité, qui ne se soient jamais mêlés de violations de droits de l’Homme et qui ne soient pas actifs dans un quelconque parti politique, devront être connus et installés. Suivant un guide publié mi-janvier par le ministère de la Justice de ce pays qui se relève de 22 ans de dictature sanglante, on sait déjà comment sera composée la commission. Cinq personnes seront désignées par le président de la République, cinq élues (dont une par région) et un représentant des jeunes. A onze, ils auront la lourde mission de recoudre le tissu social gambien en lambeaux après 22 ans de régime de fer de l’ex-dictateur Yahya Jammeh.

Ailleurs en Afrique, le processus de justice transitionnelle n’a pas toujours abouti à la vérité, ni à la justice. Les Gambiens, eux, d’ores et déjà, mettent en garde contre tout processus qui inciterait à une réconciliation en occultant les deux aspects importants : justice et vérité.

« Maintenant qu’on connaît les auteurs, il faut qu’ils soient traduits en justice. J’entends souvent les gens parler de réconciliation. On ne peut pas parler de réconciliation sans la vérité et la justice pour les nôtres qui ont été tués. En plus, la Réconciliation n’est pas forcée », avertit, sèchement, Aji Maly Ceesay, dont le fils de, Mamute Ceesay, a été tué en 2013 par le service secret de Jammeh, avec son ami Ebou Lobe. 

« On a besoin de justice et de vérité »

Dans une vidéo  mise en ligne début juillet 2017 par le Centre gambien des victimes de violation des droits de l’Homme, Mme Ceesay, n’est pas la seule à insister sur le besoin de justice pour les victimes. Son fils Mamute, d’origine gambienne et naturalisé Américain, avait été enlevé Gambie, en juin 2013, par des agents du redoutable service secret de Yahya Jammeh. Avec lui, Ebou Jobe, vieil ami, lui aussi naturalisé Américain. Les deux bi-nationaux étaient rentrés des Etats-Unis, quelques semaines plus tôt, porteurs d’un même rêve : investir dans le pays qui les vu naître et y créer des emplois. Ces deux vieux amis n’auront pas eu le temps d’installer leur entreprise quand ils seront portés disparus.

« On veut savoir s’ils sont morts ou vivants, on a besoin de justice et de vérité », martèle Zainab Lobe, sœur  de Ebou Lobe, intervenue elle-aussi dans la même vidéo mise en ligne par le centre des victimes.

Madina Deen est une nièce de Lamin Marong, arrêté en avril 2016, en compagnie de Solo Sandeng, tous deux opposants, lors d’une manifestation anti-Jammeh à Banjul, la capitale. Si Lamin Marong a fini par être libéré, après la chute du dictateur gambien en janvier 2017, les tortures subies lors de leur arrestation et détention, ont eu raison de sa santé et fini par l’emporter en mars 2017. Pour lui, sa nièce Madina réclame justice, avant toute réconciliation.

« Nous avons trop souffert pendant longtemps, et maintenant nous voulons la vérité et la justice. Avoir sous les bras huit enfants, ce n’est pas facile. Nous en appelons au nouveau gouvernement pour qu’il ramène Jammeh afin de l’exposer à ses crimes ».

Dans leur combat, les victimes de l’ancien régime savent qu’elles peuvent compter sur le soutien de plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’Homme. En octobre 2017, elles ont d’ailleurs lancé une campagne internationale pour traduire Yahya Jammeh et ses complices en justice avec, sur les réseaux sociaux, le mot clé #Jammeh2Justice.

Et en décembre, Human Right Watch a invité « l'Assemblée nationale à amender le projet de loi sur la Commission Vérité, Justice, Réconciliation et réparation afin d'interdire les amnisties pour les responsables d'exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées, de viols ou de tortures, conformément au droit et à la pratique internationaux ».

« Le projet de loi permet à la commission d'accorder des amnisties aux auteurs qui témoignent sincèrement de leur rôle dans les abus. Bien qu'il exclue les amnisties pour les actes qui "font partie d'un crime contre l'humanité", il ne les exclut pas pour d'autres crimes jugés graves en vertu du droit international », a relevé Human Right Watch.

L’organisation et la coalition des victimes craignent que la promesse d’amnistie à certains auteurs ou complices de crimes puisse priver certaines victimes de leur droit à la justice, pour des crimes dont eux ou des proches ont été l’objet.

Recueillir le maximum de témoignages

En même temps qu’il affiche une volonté de rendre justice aux victimes, le nouveau gouvernement gambien semble aussi tenir à la nécessité de recueillir le maximum de témoignages sur les faits troublants qui ont émaillé les 22 ans de pouvoir du régime précédent. Le préambule du projet de loi, finalement voté, stipule qu’«il est important d'avoir un récit exact et impartial des violations, de les documenter pour la postérité afin de s'assurer que « plus jamais » nous ne rencontrerions une répétition de tels abus ».

La promesse d’amnistie devrait ainsi rassurer et attirer assez de volontaires, témoins ou auteurs de certaines catégories de crimes, qui viendraient se confier devant la commission en cours de création. Qu’en sera-t-il de la justice pour leurs victimes ? La question va certainement agiter la Gambie au moment venu.

En acceptant enfin de lâcher  le pouvoir, en janvier 2017, sous la menace d’une intervention militaire de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), après que lui-même  a reconnu sa défaite électorale avant de ravaler ses propos et de remettre tout en cause, Yahya Jammeh laissait derrière lui une Gambie avec de larges entailles dont certaines étaient encore saignantes. Depuis, il vit en exil en Guinée Equatoriale, en Afrique Centrale. Son retour et son jugement, ses anciennes victimes en font désormais un préalable avant toute réconciliation.

 

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