Sans information, pas de réconciliation
Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Passer à la télé sans le savoir : la vie d'un opposant sous Jammeh

Les audiences publiques devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) ont repris le 10 juin en Gambie. Cette semaine a été consacrée au sort des membres du principal parti d'opposition politique. Dont Amadou Sanneh, qui a regardé pour la première fois une vidéo de son interrogatoire par la police qui avait été diffusée à la télévision nationale sans qu'il le sache.

Passer à la télé sans le savoir : la vie d'un opposant sous Jammeh©Mustapha K. DARBOEAmadou Sanneh, témoignant devant le TRRC, visionne pour la première fois son interrogatoire en vidéo diffusé à son insu (selon ses dires) à la télévision nationale en 2013.
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En décembre 2013, Amadou Sanneh, figure de l'opposition gambienne, est apparu à la télévision dans des circonstances inhabituelles. Il avouait apparemment le crime suivant : avoir aidé un certain Malang Fatty avec un affidavit affirmant qu'il était membre du Parti démocratique uni (UDP), un parti d'opposition, et que sa vie était menacée.

Sanneh était alors un trésorier de l'UDP qu’on pensait en course pour la succession de la direction du parti. Pour le président Yahya Jammeh et son appareil de sécurité, c’était un crime pour lequel Sanneh devrait subir de graves conséquences. C'était aussi l'occasion d'éliminer un adversaire politique fort.

Faire partie de l'opposition politique sous Jammeh était pratiquement criminel. Cela signifiait à coup sûr que vous n'apparaîtriez pas à la télévision nationale. Pendant les 22 années au cours desquelles Jammeh a gouverné la Gambie d’une main de fer – de juillet 1994 à janvier 2017 – opposants politiques, défenseurs des droits humains et journalistes ont fui le pays pour sauver leur vie.

Un procès par média

Après son arrestation, Sanneh avait été emmené à l’Agence nationale des renseignements (NIA) avec deux de ses collègues, Malang Fatty et Sambou Fatty (sans lien de parenté). Sanneh et Sambou Fatty sont alors accusés d'avoir aidé Malang Fatty avec l'affidavit affirmant que sa vie était en danger. "Ils m'ont demandé de venir à la télévision et de m'excuser auprès de Yahya Jammeh", témoigne Sanneh devant la Commission vérité, réconciliation et Rréparations (TRRC), le 11 juin. Il répond à la NIA qu'il n’en fera rien. Puis il est conduit devant un panel de responsables de la NIA, dirigé par leur directeur de l'époque, Yankuaba Badgie, qui est aujourd'hui en procès pour le meurtre d'un autre partisan de l’UDP, Ebrima Solo Sandeng, en 2016.

Malgré les coups, Sanneh ne cède pas. Pourtant, le voici qui apparaît sur la Radio-télévision gambienne, la GRTS. Il n’a appris son "média procès", comme on l'appelle en Gambie, qu’au lendemain de sa libération en janvier 2017, par son épouse, après que Jammeh se soit enfui en Guinée équatoriale et qu'Adama Barrow soit devenu le président démocratiquement élu du pays. Depuis sa libération, Sanneh n'avait jamais voulu voir la vidéo de son émission parce qu'il voulait oublier tout cela.

Cette vidéo lui a été présentée pour la première fois à la TRRC.

La salle d’audience s’est figée. Sanneh a jeté un coup d'œil à la vidéo pendant qu'elle était diffusée pour lui et a secoué la tête. Il semble mal à l'aise, s’ajuste dans sa position assise et jette un coup d'œil vers la petite assistance où sa famille est assise. Puis il baisse à nouveau les yeux. Lui et son chef de parti, Ousainou Darboe, présent dans le public, ont le brillant des larmes dans les yeux. "Je ne me souviens pas de mes apparitions sur la GRTS. Je n’en étais pas conscient. Je ne me suis jamais souvenu avoir donné une interview à la GRTS", déclare Sanneh après avoir vu la vidéo.

Conversations avec Yahya Jammeh

Aux côtés de Malang Fatty et Sambou Fatty, Sanneh est condamné pour conspiration en vue de commettre un acte avec une intention séditieuse, sédition, publication séditieuse et faux serment. Tous trois sont condamnés à 5 ans de prison. Sanneh avait été arrêté à plusieurs reprises auparavant en tant que membre de l’UDP et, à certaines occasions, il aurait subi de terribles tortures. La plus récente d’entre elles, en 2013, a laissé sa colonne vertébrale partiellement déplacée, dit-il.

Sanneh, comptable de profession, a démissionné du gouvernement après avoir occupé les postes de comptable général et de secrétaire permanent au ministère du Commerce. En tant que chef comptable du gouvernement, Sanneh avait rencontré Jammeh dans les premiers jours après le coup d'État de 1994. "Quand ils sont arrivés, ils n'avaient aucun respect pour les procédures ou les processus. Travaillant au gouvernement depuis tant d'années, je sais que les systèmes sont institutionnalisés. Mais ils ont fait preuve de beaucoup d'ignorance dans la machine gouvernemental et ils n'avaient aucun respect pour les règles et les processus établis", témoigne Sanneh. "Parfois, le président Yahya Jammeh nous appelait, nous nous rendions à son bureau à la State House et il nous demandait où ces gens [en référence à l'ancien gouvernement] avaient gardé notre argent. J'essayais d'expliquer ce qui existe et où se trouvent les fonds du gouvernement. Quand ils ont pris le pouvoir, nous avons trouvé d'importantes réserves publiques. Je leur expliquais que les ressources du pays étaient intactes. Mais quelqu'un [Yahya Jammeh] était en colère et il avait des préjugés sur l'ancien gouvernement. Parfois, vous alliez [au bureau de Jammeh] à 13 h ou 14 h et vous y restiez jusqu'à 18 h. Il vous y gardais juste pour parler de lui. C'étaient des choses sans importance pour la gouvernance ", ajoute Sanneh.

Tabasser des partisans de l'UDP au pont Denton

Sanneh se rend compte que le pays dérape et il quitte l'administration pour créer un cabinet d'audit. Son départ du gouvernement coïncide avec la création de l'opposition de l’UDP pour défier les soldats devenus politiciens. En 1996, Sanneh rejoint l'UDP alors que le pays approche de l'élection présidentielle.

Les auditions de cette semaine devant la Commission vérité ont illustré les relations entre l'Alliance pour la réorientation patriotique et la construction (APRC) de l'ancien président Jammeh et l'UDP, la plus grande menace de l'APRC. Des témoins sont venus raconter la vie des opposants sous la dictature de Jammeh, y compris le dirigeant de l'UDP (et bref vice-président de la Gambie en 2018-2019), Ousainou Darboe (aucune parenté avec l’auteur de cet article).

L'hostilité entre l'UDP et l'APRC a commencé dès le premier jour, alors que Jammeh se préparait pour sa première élection. Omar Darboe, un partisan de l'UDP, a raconté le jour où un convoi de l'UDP a été arrêté, le 22 septembre 1996, au pont Denton qui sépare Banjul du reste de la métropole. Une centaine de partisans de l'UDP se trouvait dans un camion, dit-il, quand ils sont arrivés au pont Denton. Un groupe de soldats se tenait là et l'un d'eux a tiré sur les pneus de leur véhicule. "Ils nous ont forcés à sortir du véhicule et nous ont frappés avec des crosses de fusil", relate Omar Darboe. "Certains d'entre nous étaient des femmes. Ils nous ont dit de nous déshabiller et nous l'avons fait. On nous a demandé de nous allonger et ils nous ont piétinés. Ils ont foulé toutes les parties de notre corps, y compris la tête. Ils étaient chaussés de bottes. Ils portaient l'uniforme complet", témoigne-t-il.

Mort d'un phénoménal tambourinaire

Bien que des dizaines de sympathisants de l'UDP soient morts entre les mains d'agents de l'État sous Jammeh, aucune victime immédiate n'a été revendiquée dans cet incident. Cependant, un médecin qui a soigné 115 personnes tabassées ce jour-là, Sheriff Ceesay, a déclaré à la Commission qu'il connaissait un phénoménal tambourinaire qui est mort des suites de ses blessures. En raison du secret médical, Ceesay a dit qu'il n'était pas en mesure de mentionner le nom de ce percussionniste. Mais les observateurs de la politique gambienne savent bien qu'il faisait référence à Kebuteh Jafuneh, 59 ans. Jafuneh était célèbre pour son jeu traditionnel du tambour, notamment lors des rassemblements politiques. C'était aussi un opposant acharné. Et c’est ce qui lui a coûté la vie, selon le témoignage du docteur Ceesay.

PRESSION SUR DES TÉMOINS : ABANDON DES CHARGES

Le 12 juin, le ministère gambien de la Justice a abandonné les charges retenues contre l'ancien ministre de l'Administration locale, Yankuba Touray, et l'ancienne présidente de l’Assemblée nationale, Fatoumatta Jahumpa Ceesay, dans une affaire de subornation de témoins devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC).

Il y a environ deux mois, ces deux personnes avaient été accusés d'avoir fait pression sur un témoin de la TRRC. Ils auraient appelé Alagie Kanyi, qui a avoué 11 meurtres, et lui auraient dit de ne pas "s’occuper" de la TRRC. Kanyi avait déclaré à la Commission que ces deux personnes l'avaient appelé avant sa comparution. Touray et Ceesay avaient ensuite été arrêtés, accusés de complot et de subornation de témoin.

Le 12 juin, le ministre de la Justice Abubacarr Tambadou a déclaré à la presse que "toutes les charges retenues contre eux pour ces infractions ont été abandonnées". Il n'a pas voulu expliquer les raisons de cette décision. Certains l'attribuent à une enquête médiocre et au risque d'humiliation si Touray et Ceesay étaient acquittés par le tribunal.

Touray a été accusé d'être impliqué dans plusieurs atrocités, dont l'assassinat de l'ancien ministre des Finances gambien, Ousman Koro Ceesay. Son nom a été cité dans plusieurs dossiers de violations des droits et il a déjà été convié par la Commission à témoigner lors de ses audiences publiques.

"Interférer avec un témoin de la TRRC est une infraction très grave et j'espère que tout le monde en tirera des leçons", a déclaré Tambadou, lors de son annonce. Il a averti que toute tentative de saper la TRRC, processus national de guérison, "aura d’une manière ou une autre de graves conséquences".
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