La justice doit être vue pour être rendue
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Manzoor Pashteen : plaidoyer pour une commission vérité au Pakistan

Manzoor Pashteen, 25 ans, est à la tête d’un mouvement de plus en plus puissant au Pakistan qui réclame justice pour les Pachtounes, qui comptent des dizaines de milliers de victimes du terrorisme et de sa répression depuis le 11 Septembre. Pour que ces crimes soient reconnus sans aggraver le risque d’une division du pays sur une base ethnique, Pashteen et son mouvement plaident pour la création urgente d’une commission vérité.

Manzoor Pashteen : plaidoyer pour une commission vérité au Pakistan©Aamir AMABAD / AFPLe Pakistanais Manzoor Pashteen est à la tête d’un mouvement réclamant justice pour les Pachtounes.
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JUSTICEINFO : Votre mouvement, le PTM [pour Pashtun Tahaffuz Movement - lire encadré], porte quasiment depuis ses débuts une demande de création d’une commission vérité et réconciliation sur les crimes commis contre les Pachtounes dans la ceinture tribale près de l’Afghanistan, que vous avez personnellement plaidée en avril dernier devant des membres du Sénat. Pourquoi pensez-vous qu’une telle commission serait la meilleure solution pour répondre aux revendications des Pachtounes ?

MANZOOR PASHTEEN : Une commission vérité aidera à faire éclater la vérité sur ce qui s’est réellement passé dans notre région depuis le 11-Septembre. L’État pakistanais prétend qu’il mène une guerre contre le terrorisme. Il a affirmé mener des opérations contre les talibans. Mais en réalité, nous avons vu les talibans être amenés et installés dans notre région, où ils ont pu se développer. Ensuite, on nous a dit que les militaires viendraient nous sauver. Lorsque l’armée est arrivée, elle a mené certaines opérations, mais aucun dirigeant taliban n’a été arrêté ni tué. Au lieu de cela, ils se sont déplacés vers un autre endroit de la ceinture tribale. Par exemple, ils étaient à Wana, dans le Waziristan. Quand les militaires sont arrivés, ils se sont déplacés vers la région de Mehsud, et là quand il y a eu une opération, ils se sont ensuite déplacés vers Kurram. Ils n’arrêtaient pas de passer d’une région à l’autre au fur et à mesure que les militaires se déplaçaient.

C’était comme si nous vivions dans un film où les talibans étaient les méchants et les militaires les héros. Comme dans une histoire d’amour : l’homme veut une femme, mais il doit vaincre d’abord un méchant. Ce méchant crée un intérêt dans l’histoire en créant une difficulté pour l’homme. Ici, la femme était nos ressources. Pour s’emparer de ces ressources, ils devaient créer un héros et un récit avec un méchant. Mais le reste du monde n’a pas été capable de comprendre tout cela. Nos terres sont riches en pétrole et en gaz, avec des fruits uniques, que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le pays. De plus, il y a un énorme trafic de stupéfiants. Ils veulent contrôler toutes ces ressources et ne veulent pas que les Pachtounes les questionnent à ce sujet.

Les talibans n’étaient qu’une poignée, mais ils ont survécu et se sont échappés, alors que des centaines de nos concitoyens ont été tués. Comment est-ce possible ?

Les Pachtounes eux-mêmes en sont-ils conscients ?

Tout le monde, y compris les Pachtounes, a été tenu dans l’ignorance. Les grands médias du pays ont largement ignoré les attentats terroristes dont nous avons été victimes, qui n’ont fait l’objet d’aucune enquête. On a dit au monde entier que l’armée pakistanaise luttait contre le terrorisme. Bien sûr, ils étaient engagés dans un petit conflit – mais c’était un conflit vraiment étrange. Les talibans n’étaient qu’une poignée, mais ils ont survécu et se sont échappés, alors que des centaines de nos concitoyens ont été tués. Comment est-ce possible ? Ensuite, les talibans ont ciblé également les civils avec des attentats-suicides. Des deux côtés, c’est nous – la population – qui étions tués. Nous devons enquêter, et savoir pourquoi.

Quand les militaires ont commencé à s’emparer des ressources de la région les habitants ne s’y sont pas opposés, parce qu’ils se faisaient passer pour les sauveurs. Cela se poursuit aujourd’hui. Beaucoup d’entre nous ont perdu des membres de leur famille dans cette guerre. Et quand quelqu’un qui a tout perdu n’en peut plus et qu’il dénonce l’échec des militaires, on lui dit de se taire car ils sont tellement sacrés. Le gouvernement nous réprime quand nous sommes actifs sur les réseaux sociaux et que nous dénonçons leurs abus. Bien que nous en soyons les victimes, nous ne nous attirons aucune sympathie. Il faut mettre fin à cette hypocrisie.

Comment pensez-vous qu’une commission de vérité et de réconciliation pourrait recueillir des preuves pour toutes ces allégations ?

Nous avons déjà recueilli des preuves, autant que nous le pouvons, mais comme vous le savez, les zones de conflit dans notre région sont toujours prises en otage par les militaires. Quiconque a tenté de recueillir, d’enquêter et de documenter les faits a dû faire face à des menaces, à des arrestations et à des détentions illégales. Par exemple, lorsque Alamzaib Mehsud [un militant du PTM, Ndlr] a documenté les souffrances causées par les mines posées par l’armée dans notre région il a été arrêté sous de fausses accusations et mis en prison pendant dix mois. De plus, nous avons vu que chaque fois que des journalistes, des organisations de défense des droits humains ou d’autres observateurs ont voulu visiter notre région, ils n’ont pas été autorisés à venir sans être accompagnés par l’armée. Mais si une commission vérité et réconciliation est créée, nous pourrons lui montrer [ce qui se passe dans] notre région. Nous lui montrerons comment les terroristes continuent de l’occuper malgré les dires de l’armée, nous leur montrerons comment les militaires ont mené des opérations contre des citoyens lambda.

Nous voulons que la commission documente les crimes de guerre commis au nom de la guerre contre le terrorisme.

Quel devrait être selon vous le mandat d’une telle commission ?

Tout d’abord, la commission devrait être composée de personnalités locales et internationales en qui les populations de la ceinture tribale déchirées par la guerre peuvent avoir confiance. Deuxièmement, nous voulons que la commission documente les crimes de guerre commis au nom de la guerre contre le terrorisme. Étant donné que la guerre a été financée par de nombreux pays occidentaux, nous devons également faire la lumière sur l’utilisation de cet argent. Ensuite, nous devons mettre en place un mécanisme pour indemniser les citoyens ordinaires qui ont perdu leur famille, leur maison, leur entreprise, leurs moyens de subsistance, etc. La commission devrait également déterminer le nombre de personnes disparues et les raisons pour lesquelles elles ont été enlevées et n’ont pas bénéficié d’une procédure judiciaire. Il y a eu un certain nombre d’exécutions extrajudiciaires de Pachtounes dans notre région, nous devons savoir qui a été impliqué dans cette affaire. Les noms de ces personnes devraient être rendus publics. Enfin, cette commission devra veiller à ce qu’il y ait réconciliation entre l’État pakistanais et la population. Et tous ces pays qui ont financé cette guerre, ils doivent tous s’excuser et se réconcilier avec notre peuple.

70 000 personnes ont été tuées, dont 90 % sont des Pachtounes. Tout le monde a perdu un membre de sa famille dans notre région.

Cela peut-il réduire le risque de scission des Pachtounes au Pakistan ?

Il est encore temps d’éviter une telle scission. Mais la polarisation a atteint un tel niveau que lorsque le PTM veut s’asseoir pour dialoguer avec le gouvernement, beaucoup de nos partisans s’énervent : « pourquoi devrions-nous nous asseoir avec ceux qui nous ont constamment trompés ! » Dans un tel contexte, le PTM s’efforce de maintenir une cohésion sociale et exhorte l’État à choisir la meilleure solution possible, sous la forme d’une commission vérité et réconciliation, afin de rétablir la confiance que nous devrions avoir dans l’État en tant que citoyens de ce pays. Imaginez, 70 000 personnes ont été tuées, dont 90 % sont des Pachtounes. Tout le monde a perdu un membre de sa famille dans notre région et a été directement touché par la guerre. Ces douleurs ont créé beaucoup de frustration et de colère. L’Etat pense que notre mouvement va s’éteindre et ne semble pas intéressé à résoudre nos problèmes. Ils veulent que les gens restent silencieux même s’ils se sentent opprimés, mais ce n’est plus possible.

Quels autres efforts de justice transitionnelle devraient être mis en œuvre ?

Jusqu’à maintenant, les militaires indemnisaient certaines personnes, mais seulement lorsqu’ils savaient qu’ils pouvaient payer pour qu’elles se taisent. Ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons une compensation générale appropriée, et non une compensation sélective. Ils ont détruit un grand marché dans notre région qui comptait 13.000 échoppes, et l’ont reconstruit avec seulement 700 échoppes. Ils n’arrêtent pas de dire à la population locale : regardez, nous avons reconstruit votre marché. Mais beaucoup ont perdu leur commerce et n’ont jamais été indemnisés. Nous demandons avec force des procès équitables parce que nous croyons qu’ils seront bénéfiques non seulement pour nous, mais aussi pour l’amélioration de la démocratie dans ce pays. Actuellement, les procès favorisent l’armée. Chaque fois que nous nous sommes adressés aux tribunaux pour obtenir réparation, nous n’avons rien obtenu. Au lieu de cela, nous avons été harcelés par l’État.

Qui au Pakistan soutient l’idée d’une commission vérité ?

Dans notre région tout le monde soutient l’idée de mettre sur pied une commission de vérité, sauf ceux qui espionnaient pour les militaires ou qui tuaient sur ordre des militaires. L’armée pakistanaise et les talibans ne veulent pas de cette commission. Certains groupes politiques, qui se sont associés aux militaires et ont gagné de l’argent avec le financement de la guerre contre le terrorisme, ne veulent pas de cette commission non plus. Pour le reste, toute la population est pour. Même les principaux partis politiques l’appuient. Certains membres du gouvernement actuel nous ont appuyés. L’actuelle ministre des Droits de l’homme, Shireen Mazari, avait tweeté en faveur de notre demande avant de devenir ministre. Mais depuis, elle a effacé ce tweet.

Tant de personnes sont tuées, des centaines d’entre nous protestent et, à bien des égards, l’humanité est attaquée dans notre région, et le monde reste un spectateur silencieux.

Le gouvernement acceptera-t-il un jour votre demande ?

Je ne sais pas s’il le fera ou non et rien ne me permet de le dire, mais je suis assez surpris du silence des puissances mondiales et des Nations unies. Tant de personnes sont tuées, des centaines d’entre nous protestent et, à bien des égards, l’humanité est attaquée dans notre région, et le monde reste un spectateur silencieux. Ce n’est pas la première fois que l’Onu se tait. Elle est restée silencieuse lorsque l’armée pakistanaise a tué des milliers de Bengalis, et elle est restée silencieuse lorsque les Baloutches ont été tués. Lorsque, en réaction à ces atrocités, les gens ont pris les armes, ils ont été rapidement déclarés terroristes. Lorsque nous protestons de façon non violente, ces puissantes organisations n’appuient pas nos mouvements. Je ne parle pas de mon mouvement car nous sommes pacifiques, mais ce silence ne contribue pas à promouvoir la paix. Il aggrave les frustrations et peut mener à la violence.

Jusqu’à présent, avez-vous discuté de ce projet de commission avec le gouvernement ?

Avant les élections [de juillet 2018], nous avions rencontré [le premier ministre] Imran Khan à deux reprises. Il nous a dit : « quand je serai élu, le lendemain, je ferai appel à vous et résoudrai tous vos problèmes ». Il a exprimé sa sympathie et il a dit que nos revendications étaient légitimes. Il a aussi dit « l’oppression que vous avez subie du fait des militaires est pire que ce qu’Israël a fait en Palestine. L’Inde ne l’a même pas fait au Cachemire ». Mais une fois qu’il a pris ses fonctions, nous n’avons plus entendu parler de lui.

PTM : DE L’ASSASSINAT D’UN JEUNE HOMME AU MOUVEMENT POPULAIRE

Des manifestants pakistanais se rassemblent à la suite du meurtre de Naqeebullah Mehsud
Des manifestants pakistanais se rassemblent à Quetta le 10 février 2018, à la suite du meurtre de Naqeebullah Mehsud, un jeune commerçant et modèle pachtoune. © Banaras KHAN / AFP

Né en 2018 au Pakistan, un mouvement pacifiste de défense des droits ethniques, le Mouvement Pachtoune Tahaffuz [qui signifie « protection », en ourdou], connu sous son acronyme anglais PTM, a surpris par son ampleur. Les Pachtounes, deuxième groupe ethnique du pays, représentent environ 25 millions de personnes et 15 % de la population. La plupart d’entre eux vivent dans la ceinture tribale, près de la frontière afghane.

Le PTM a pris son ampleur après les manifestations qui ont rassemblé des milliers de personnes, dans la capitale Islamabad, pour exiger une enquête sur la mort de Naqeebullah Mehsud, un commerçant et jeune modèle pachtoune de 28 ans, abattu par la police le 13 janvier 2018 à Karachi. La police a d’abord dit qu’il était soupçonné de terrorisme, mais un tribunal antiterroriste l’a innocenté, un an plus tard. Une enquête policière a confirmé qu’il s’agissait d’une exécution extra-judiciaire. Le commandant de police qui a dirigé l’opération reste cependant en liberté.

La protestation initiale s’est transformée en un mouvement plus vaste, le PTM, de défense des droits des Pachtounes, victimes de violences étatiques et non étatiques depuis le 11-Septembre. Le PTM est devenu populaire parce qu’il ose dénoncer ouvertement les violations généralisées des droits humains du fait des opérations militaires toujours en cours, les disparitions de centaines de Pachtounes, et la détention des nombreuses personnes retenues illégalement dans des prisons secrètes gérées par l’armée.

Le jeune leader du PTM, Manzoor Pashteen est originaire de la même région que Naqeebullah Mehsud, le Nord Waziristan.
Taha Siddiqui
© Amir QURESHI / AFP

TAHA SIDDIQUI

Taha Siddiqui est un journaliste pakistanais. Il vit en exil à Paris (France). Il est le fondateur de safenewsrooms.org, une plateforme de médias numériques qui documente la censure en Asie. Lorsqu’il travaillait au Pakistan, Siddiqui collaborait pour des organes de la presse internationale comme le New York Times, le Guardian, Al Jazeera English, France24 et Christian Science Monitor. Ses centres d'intérêt comprennent le terrorisme, les affaires militaires et les droits humains. En 2014, il a remporté le Prix Albert Londres pour un documentaire sur la propagation de la poliomyélite au Pakistan et en Afghanistan. Il s'est exilé avec sa famille en février 2018, après avoir survécu à un enlèvement à Islamabad. L'armée pakistanaise le menaçait depuis des années pour ses reportages. Il enseigne actuellement le journalisme à SciencesPo et continue à écrire pour de nombreux médias internationaux.
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