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Passé colonial belge : dix experts pour planter le décor

Ce sera une « commission spéciale », et pas une commission d’enquête ou une commission vérité. Chargée d’examiner le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, elle a été créée officiellement ce 16 juillet par le Parlement. Dix-neuf députés en font partie, dont la première tâche cette semaine est de nommer dix experts et quatre représentants d’associations pour dresser un état des lieux.

Passé colonial belge : dix experts pour planter le décorManifestation en faveur de l’indépendance organisée à Stanleyville, renommée depuis Kisangani (Nord-Est de la République démocratique du Congo), en 1960, année où le Congo belge est devenu indépendant. © AFP
4 min 9Temps de lecture approximatif

« Votre mission, si vous l’acceptez… » Dix experts, historiens, politologues ou juristes ont été contactés ce début de semaine en Belgique, pour une mission quasi-impossible. Leur première tâche va consister, pour octobre prochain, à présenter rien moins qu’un état des lieux des événements historiques de la colonisation, avec tout ce qui fait déjà consensus et tout ce qui fait encore débat. Les experts seront accompagnés de quatre membres d’associations qui représentent les trois communautés victimes. Les violations des droits humains, le racisme et la ségrégation institutionnels, la violence structurelle, le travail forcé, l'exploitation... sur tous ces aspects de la main mise belge sur le Congo, sur le Rwanda et sur le Burundi, les experts vont faire la lumière et souligner les ombres.

La nouvelle commission spéciale parlementaire a également rendu publics ses objectifs : faire la clarté sur l’État indépendant du Congo (1885-1908) et sur le passé colonial de la Belgique au Congo (1908-1960), au Rwanda et au Burundi (1919-1962), examiner l'impact structurel que la colonisation a eu sur ces pays, en mesurer l'impact économique, puis formuler des recommandations sur la manière d'aborder cette page sombre de l'histoire, avant d'arriver à formuler des propositions pour réconcilier les peuples et pour protéger les archives.

« La vérité sur l'histoire de la colonisation, on la connaît. Du moins, elle a été publiée dans certains articles ou livres. Le principe ici est que toutes ces vérités qui ont été décrites par ces auteurs puissent être dites dans l'enceinte parlementaire, qu'elles puissent être actées dans un rapport et que les politiques puissent y être confrontés », explique Simon Moutquin, député du groupe Ecolo-Groen à la Chambre, et membre de la nouvelle commission. « Le groupe d'experts a aussi comme rôle de prémâcher un peu le travail de la commission. Ils vont mettre sur papier toute la base connue, tout le consensus historique sur la colonisation, mais ils mentionneront aussi les zones d'ombre, les aspects sur lesquels ils ne sont pas d'accord entre eux, les lacunes historiques... Nous saurons alors que sur ces points-là nous devrons réaliser des auditions, etc. C'est vraiment un état des lieux sur tout le volet historique, y compris sur ce qui s'est déjà fait en termes de réconciliation dans d'autres pays ayant un passé colonial », détaille-t-il.

Une liste provisoire d'experts

Qui composera ce groupe d’experts ? La question fait déjà polémique. Selon les uns, parce qu'aucun des candidats cités ne provient directement d'Afrique centrale. Selon les autres, parce que la voix des victimes n'y est pas centrale. En raison aussi de l'appel fait au Musée royal de l'Afrique centrale de Tervueren sur les questions d’archives – cette institution qui a, durant des années, présenté les populations congolaise, rwandaise et burundaise comme inférieures aux Belges. Cependant, en instituant la commission, la Chambre des représentants a prévu qu'elle « pourra revoir la composition de l'équipe d'experts comme elle l'entendra », à l'issue du premier rapport.

« Quoi qu'il arrive, ces experts ont un mandat jusqu'au 1er octobre. Ce qu'il se passera ensuite, ce sont les parlementaires qui le décideront. C'est-à-dire qu'il peut très bien y avoir d'autres experts qui seront auditionnés et d'autres experts désignés après le 1er octobre pour coordonner la commission », étaie Moutquin. A ce jour, une liste provisoire a été établie, certains candidats n'ayant pas encore confirmé leur participation, d'autres ayant décliné la proposition de mission.

Cette liste provisoire mentionne Mathieu Zana Etambala, professeur à la Katholiek Universiteit van Leuven, spécialisé dans l'histoire coloniale ; Pierre-Luc Plasman, professeur à l'université catholique de Louvain-la-Neuve et auteur d'un ouvrage sur Léopold II, le souverain belge qui a acquis le Congo à titre personnel en 1885 avant de le céder à l’État en 1908 ; Guy Vanthemsche, professeur à la Vrije Universiteit van Brussel et Amandine Lauro, professeur à l'Université Libre de Bruxelles, tous deux auteurs d'ouvrages sur l'histoire coloniale ; Elikia M'Bokolo, professeur à l'université de Kinshasa et de Paris, spécialisé dans l'histoire de la diaspora africaine ; Valérie Rosoux, professeure à l'Institut Egmont, spécialisée dans les processus de réconciliation ; l'évêque Jean-Louis Nahimana, ancien président de la commission vérité au Burundi, et Martien Schotsmans, juriste et criminologue spécialisée dans les processus de réconciliation. La liste initiale contenait les noms d'Olivia Rutazibwa, politologue à l'université de Portsmouth, et de Nadia Nsayi, politologue également, qui ont toutes deux décliné la proposition, selon le journal Le Soir.

Parmi les représentants d'associations, Anne Wetsi Mpoma de l'asbl Bamko est citée, tout comme Suzanne Monkasa de la Plateforme des femmes de la diaspora congolaise de Belgique, Tracy Tansia de Mamas for Africa et Geneviève Kaninda du Collectif Mémoire coloniale.

Mutation possible en commission d’enquête

Cette « commission spéciale » pourrait donc entrer dans le vif du sujet dès l'automne. Elle est créée pour une durée minimale d'un an et sans budget délimité pour l'instant. Une commission spéciale a la possibilité d'entendre des témoins, sur une question particulière. « C'est une commission qui a un pouvoir politique mais pas judiciaire. Mais si on se rend compte par exemple qu'il y a des blocages au niveau des archives à consulter, on peut très bien décider de la muter en commission d'enquête », indique Moutquin. Dans ce cas, précise-t-il, ses membres disposeraient de prérogatives proches de celles d'un juge d'instruction – à savoir la possibilité d’ordonner des perquisitions, ou des mandats d'amener pour obliger un témoin à comparaître, notamment.

« L'idéal serait d'arriver à des conclusions pour juin 2021, pour les 61 ans de l'indépendance du Congo, mais on n'a pas envie de limiter à un an de peur que le travail soit bâclé, parce que le travail est gigantesque », explique le député Moutquin, qui était l'un des signataires d'une proposition de résolution sur laquelle se base en grande partie la nouvelle commission pour définir ses missions.

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