Sans information, pas de réconciliation

Après le printemps, l’« l’hiver » des femmes arabes ?

Après le printemps, l’« l’hiver » des femmes arabes ?©Fatma Elzahraa Yassin/UNEgyptiennes allant voter en 2011
4 min 49Temps de lecture approximatif

Entre précarité économique, exil forcé, violences sexuelles, mariages précoces et traite humaine, la situation des femmes arabes a régressé lors de ces cinq dernières années post « printemps arabes ». Seules les Tunisiennes semblent épargnées par le recul de leurs droits et libertés.

Pendant les soulèvements et révolutions qui ont agité le monde arabe au début de l’année 2011, la présence des femmes est spectaculaire. De la Tunisie à l’Egypte, de la Libye à la Syrie, du Maroc au Yémen… bravant la peur face à des régimes impitoyables et autoritaires, elles défilent, de tous âges et de toutes catégories socioprofessionnelles, en première ligne des manifestations, criant en chœur le mot « dégage ! ». Leurs espérances sont grandes : nombre d’entre elles croient que la démocratie et la liberté politique à venir garantiront leur indépendance et de leur émancipation.

Mais qu’ont-t-elles récolté, cinq ans après les « printemps arabes » ? Cette question a été posée à Barcelone du 14 au 15 avril dernier, lors d’une rencontre organisée par le Réseau méditerranéen des femmes journalistes et communicatrices, une structure initiée par des journalistes femmes indépendantes de Catalogne. Les professionnelles des médias et des militantes de la société civile invitées à la rencontre proviennent de pays comme le Maroc, la Syrie, l’Egypte et la Tunisie.

 

Génération Tahrir

 

Le 25 janvier 2011, les femmes égyptiennes envahissent l’espace public, hier encore quadrillé par la police de Moubarak. Elles réclament l’égalité et le respect de leurs droits fondamentaux. Or, les régimes politiques qui prennent le pouvoir à la suite des évènements révolutionnaires leurs refusent l’accès à ces revendications agitées, au gré des jours et des nuits, sur la place Tahrir.

Cinq ans après les révolutions, à part le cas tunisien – à relativiser au vu des difficultés économiques et de la violence sociale, qui touchent en premier lieu les femmes –, les conditions de vie de la gent féminine dans la région arabe ne se sont point améliorées. Bien au contraire, des régressions sont constatées partout, particulièrement là où des conflits armés éclatent. Violences multiples, précarités, départs forcés pour cause de guerres civiles et d’extrémismes religieux, disparitions, torture, mariages des mineures, traite et esclavagisme : elles sont partout les premières victimes des bouleversements géopolitiques inhérents aux « printemps arabes ».

Lamia Mohamed [un nom d’emprunt, NDLR] est Syrienne, d’origine palestinienne. Elle raconte sa descente en enfer : dans sa famille, certains ont disparu sous les bombardements de l’armée régulière, d’autres ont été kidnappés par le régime. Beaucoup de ses amis croupissent dans des prisons où, dit-elle, « une journée équivaut à une vie de souffrances. Les tortionnaires sont impitoyables avec les femmes ». Comme quatre millions de Syriens, la jeune femme vit en exil. Elle réside à Barcelone, sous le statut de réfugiée. « Mais jusqu'à quand ? », s’interroge-t-elle.

En Libye la situation reste instable, tiraillée par la guerre des fractions rivales. Pendant les huit mois de la révolution de 2011, un grand nombre de femmes ont subi des viols, utilisés comme armes de répression par les forces de l’ex-président Mouammar Kadhafi. Mais le gouvernement libyen a adopté, en février 2014, un décret qui protège et indemnise les victimes de viols. Il permet de leur redonner une place dans la société en leur fournissant un soutien social, juridique, économique et médical. Une petite victoire pour les organisations qui suivent de près la situation des femmes libyennes.

 

Progrès cosmétiques

 

Certes, sous la pression des revendications de la rue, les mobilisations sociales ont engendré des réformes constitutionnelles et législatives dans plusieurs pays, dont le Maroc et la Jordanie. Ces réformes ont permis le renforcement de l’égalité entre les femmes et les hommes, sur le papier, dans les textes fondamentaux. Mais dans la moudawana par exemple, le code de la famille marocaine, des dispositions en matière de statut des femmes telles que la polygamie et la répudiation sont maintenues. Des fillettes continuent à être mariées entre 13 et 15 ans. Le code occulte, d’autre part, la violence intime contre l’épouse au sein du couple, très répandue dans le royaume chérifien.

La journaliste égyptienne Randa Achmawi témoigne : « Plus que jamais dans l’histoire, nous avons ressenti une très forte régression au niveau des perspectives d’avancement des droits des femmes. Dans le premier parlement de 2012 dominé par les islamistes et les salafistes, les femmes n’étaient pas complètement absentes, mais elles exprimaient des avis contre les femmes, en défendant l’excision par exemple. Elles perpétuaient l’idéologie sexiste de leurs partis. »

En Egypte, continue Randa Achmawi, « les hommes politiques d’après la révolution instrumentalisent les femmes, comme ils l’ont toujours fait. Le général Abdel Fattah al-Sissi s’est présenté comme le salvateur des droits des femmes, et a bénéficié alors d’un électorat majoritairement féminin. Mais ce sont des progrès cosmétiques qu’il a apportés à leur statut. »

 

Vigilance civile

 

La journaliste a toutefois une grande confiance dans la « génération Tahrir », des jeunes des deux sexes, que la révolution a bouleversés, transformés, emplis d’une indéfectible conscience politique : « Ce sont eux les agents de transformation de la société par le bas vers le haut. Ils s’investissent aujourd’hui dans la société civile en travaillant sur des projets de développement, de promotion de la santé et de la situation des femmes, partout sur le territoire égyptien, même si le régime les diffame, gèle leurs biens et leur rend la vie impossible », explique Randa Achmawi.

C’est cette société civile vigilante, créative et dynamique, véritable « chienne de garde » de la transition démocratique, qui a évité le pire pour les femmes tunisiennes. Le projet des islamistes, majoritaires dans le Parlement post dictature de décembre 2011, était de se référer à la charia (le droit musulman) dans la nouvelle Constitution. Le débat jette effroi et appréhension chez beaucoup de Tunisiennes. En Tunisie, le « code de statut personne » le plus avant-gardiste en terre d’islam a été publié dès l’année 1956. Il procure aux femmes le droit de disposer de leur corps, de leurs enfants et de leur destin. Les islamistes cherchent alors à remplacer « l’égalité hommes-femmes », inscrite dans la première Constitution tunisienne de 1959, par celui de la « complémentarité hommes-femmes ». Résultat : le 13 août 2012, fête nationale des Tunisiennes, des milliers d’hommes et de femmes descendent sur l’artère centrale de la capitale. Pour les indignés tunisiens de ce jour de grande colère, on cherche à briser un des repères de la société tunisienne. Suite aux protestations populaires, la majorité retire ce projet. La Constitution du 27 janvier 2014 consacre l’égalité entre les Tunisiens et les Tunisiennes et va jusqu'à se référer au principe de la « parité », dans les élections à venir.

Pour beaucoup, la vigilance de la société civile doit se poursuivre. Dans un pays qui n’a pas encore ancré ses institutions démocratiques dans les pratiques, l’interprétation des dispositions constitutionnelles liées aux droits des femmes va dépendre des rapports de force et des hommes politiques qui vont diriger la Tunisie. Rien n’est encore véritablement gagné !        

Partager
Abonnez-vous à la newsletter