Sans information, pas de réconciliation

« Nous sommes très loin de la réconciliation » dans les Balkans occidentaux.

©Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie/FlickrCasques bleus de l’ONU évacuant les corps des victimes du massacre d’Ahmici, en Bosnie Herzégovine, en avril 1993.
10 min 7Temps de lecture approximatif

Le journaliste Tomasz Lachowski, chercheur en droit à l’Université de Lodz, en Pologne s’entretient avec l’historienne serbe Marjana Toma, qui a été directrice adjointe du Centre du droit humanitaire à Belgrade (Humanitarian Law Center/ Fond za humanitario pravo) et coordinatrice du groupe de travail chargé de l’ébauche des statuts de RECOM, projet de commission régionale de vérité pour l’ex-Yougoslavie.

 

Tomasz Lachowski : Vingt-et-un ans se sont écoulés depuis le massacre de Srebrenica, une des pires barbaries du monde moderne. Il est difficile de le croire, mais aujourd’hui encore, plus deux décennies après ce génocide, des corps de victimes restent encore à identifier. Les proches de ceux qui ont été massacrés par les troupes de Ratko Mladic en juillet 1995 sont encore à la recherche de leurs « disparus » et s’efforcent d’exercer leur droit de connaître la vérité sur ce qui est arrivé. Le processus de justice transitionnelle en Bosnie Herzégovine semble s’éterniser. Une réconciliation est-elle possible ?

 

Marijana Toma : Au cours de ces dernières années, nous avons pu constater que les élites politiques des sociétés post-yougoslaves veulent parvenir à la réconciliation en faisant table rase du passé, et en l’occurrence, des atrocités commises lors des combats des années 1990 ; ils préfèrent se focaliser sur l’avenir commun au sein de l’Union européenne. Si cette approche de l’oubli a été couronnée de succès dans certains cas, ailleurs dans le monde, elle n’aboutira pas et ne peut pas aboutir à une réconciliation et à une paix durables dans les Balkans. Aujourd’hui, 21 ans après la fin des guerres en Croatie et en Bosnie Herzégovine, et 17 ans après la guerre du Kosovo, des familles sont toujours à la recherche désespérée de leurs proches, disparus à Srebrenica ou ailleurs sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. La réconciliation entre les communautés et les États issus de l’ex-Yougoslavie doit être d’abord fondée sur l’exercice du droit à la vérité, non seulement pour les survivants, les victimes et leurs familles, mais aussi pour les sociétés dans leur ensemble. Plus important encore : la réconciliation doit être bâtie à partir de la reconnaissance de la vérité sur les crimes commis contre les proches de ces personnes. De plus, elle doit aussi se reposer sur des poursuites contre les responsables, notamment ceux qui occupaient des postes à haute ou moyenne responsabilité dans les forces de l’armée et de la police durant les conflits ; car cela permettrait d’aborder la question de la responsabilité des États en matière de crimes de guerre. Un mécanisme de contrôle rigoureux devrait d’ailleurs être instauré pour renvoyer devant les institutions adéquates les personnes qui ont participé aux crimes ou qui en ont été complices, sans avoir été poursuivies ou punies. Enfin, et surtout, la réconciliation en ex-Yougoslavie doit se fonder sur le droit des victimes à des réparations à la fois matérielles et symboliques. Si on porte un regard franc sur les résultats actuels des processus de justice transitionnelle dans cette partie du monde, on peut dire qu’ils n’en sont qu’à « la fin du commencement », pour la plupart des pays concernés, et que nous sommes très loin de la réconciliation en tant que but ultime.

Tomasz Lachowski : N’avez-vous pas l’impression que les Occidentaux, en particulier, parlent surtout du « massacre de Srebrenica » lorsqu’il s’agit des guerres des Balkans ? Parfois, on parle aussi de la tragédie du siège de Sarajevo, mais pratiquement jamais de l’horreur des camps de concentration de Prijedor, d’Omarska, de Trnopolje et autres. L’Occident se serait-il déjà lassé des guerres des Balkans et des problèmes qui en découlent ?

Marijana Toma : Le massacre de Srebrenica figure parmi les atrocités les plus connues, commises en ex-Yougoslavie, notamment parce qu’il a été le seul à avoir été qualifié de génocide sur le plan juridique par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), et bien sûr aussi du fait de son intensité et du nombre de victimes dans un laps de temps si court. Un grand nombre de crimes commis pendant les guerres en Bosnie Herzégovine, en Croatie et au Kosovo, ne sont commémorés et reconnus en effet qu’au sein des communautés concernées et par ceux qui ont souffert. C’est le cas notamment des crimes commis dans les camps de concentration de Prijedor et dans les camps de Foca, auxquels s’ajoutent les massacres de Visegrad, d’Ahmici, de Vukovar, de Dubrovnik ainsi que d’autres crimes commis lors de l’Opération Tempête de l’armée croate en août 1995, à Suha Reke, Prizren, Decani, Podujevo, etc. Par ailleurs, la plupart de ces crimes ne sont pas reconnus, et sont même activement déniés ou justifiés par le camp dont les forces en furent les responsables. Ce n’est pas étonnant que la communauté internationale, qui se trouve confrontée, depuis plus de dix ans, à des problèmes, semblables à ce qui s’est produit dans les Balkans dans les années 1990, ressente, désormais, une certaine lassitude à l’égard de sociétés si peu disposées à gérer la question de leur passé. Il me semble qu’aujourd’hui, la communauté internationale en est réduite à se contenter de l’absence de conflit ouvert entre les États issus de l’ex-Yougoslavie pour se dire satisfaite de l’évolution de cette partie du monde.

Tomasz Lachowski : Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la signature des Accords de Dayton (en 1995) et la création du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) (en 1993). Quels sont, selon vous, les principaux accomplissements et les plus grands échecs ?

Marijana Toma : Les principaux accomplissements émanent essentiellement du TPIY : les poursuites contre les plus hauts responsables de crimes de guerre, parmi lesquels figurent des chefs d’État, des hommes politiques, des responsables de l’armée et de la police (etc.), l’établissement des faits relatifs aux atrocités commises et la compilation et la création d’une énorme documentation. D’ailleurs, les guerres en ex-Yougoslavie sont probablement les mieux documentées de l’histoire récente du monde. On peut également parler d’un certain succès dans le cadre de procédures pénales au niveau national, spécialement en Bosnie Herzégovine. En revanche, en Croatie, en Serbie, au Kosovo et en particulier au Monténégro, ces procédures ont été confrontés à de sérieuses difficultés, et n’ont pas été aussi satisfaisantes. Pour ce qui est du droit à la vérité, seules les organisations émanant de la société civile ont effectué des avancées dans ce domaine, en développant et en promouvant activement l’idée d’une « Commission vérité » régionale, depuis 2006. L’échec principal concerne indéniablement les réparations. Les pas accomplis ne sont que symboliques, il s’agit par exemple de présentations d’excuses. D’ailleurs la plupart de ces gestes ont été accomplis avec une arrière-pensée politique, pour marquer des points vis-à-vis de la communauté internationale. Les victimes continuent à être traitées sous l’angle de l’ethnicité. Leurs droits sont respectés uniquement si elles appartiennent au groupe ethnique dominant. Les victimes civiles ne bénéficient pas du même traitement que les ex-combattants et les femmes ayant subi des violences sexuelles ont du mal à faire reconnaître leur statut de victimes au sein de leur société.

Tomasz Lachowski: Que pensez-vous du fonctionnement du TPIY, pas seulement en tant que juridiction pénale, mais aussi comme élément clef de l’après-guerre ?

Marijana Toma : Comme je l’ai dit auparavant, le TPIY est l’entité qui a le plus contribué au processus de justice transitionnelle en ex-Yougoslavie, non seulement à travers ses procédures pénales contre les responsables principaux, mais aussi par son travail de documentation qui a permis de recueillir des données précieuses et d’établir les faits relatifs aux crimes. Une grande partie de cette documentation a déjà été rendue publique par le biais de la base de donnée du TPIY, qui est accessible au public et constitue la source principale de recherche sur les guerres yougoslaves. Ainsi, on peut affirmer que de toutes les institutions mises en place pour gérer les crimes du passé en ex-Yougoslavie, le TPIY a été, de loin, le plus efficace en matière de responsabilité et de recherche de vérité.

Tomasz Lachowski: Pendant longtemps, le TPIY a été traité d’« anti-serbe » et considéré comme un moyen de plus pour les Etats-Unis et l’Union européenne de pointer les Serbes du doigt à propos des atrocités de guerre. Voyez-vous un changement dans la perception du Tribunal de La Haye par vos compatriotes ?

Marijana Toma: La perception du TPIY n’a pas changé en Serbie. Depuis l’époque du premier gouvernement post-transition jusqu’à aujourd’hui, le TPIY n’a pas cessé d’être perçu comme une instance destinée à ne poursuivre que des Serbes ou des membres des forces serbes. Au mieux, on le considère comme un outil servant à recevoir un soutien financier ou politique dans le cadre de l’intégration à l’Union européenne. La coopération avec ce tribunal n’a jamais été présentée comme une obligation morale par les responsables politiques serbes, dont les forces (ainsi que les forces serbes en Croatie et en Bosnie sous leur contrôle) ont commis la majorité des crimes dans les trois conflits des années 1990. La question de la responsabilité des Serbes ou de la Serbie n’a jamais été abordée de manière sérieuse. Plusieurs jugements rendus par ce tribunal, notamment des acquittements prononcés en faveur du général croate Ante Gotvina et de l’ancien officier et leader kosovar Ramush Haradinaj, ont servi à alimenter l’idée que le tribunal de La Haye était « anti-serbe ». Cette conviction n’est pas fondée sur une analyse objective des faits établis et ne tient pas compte des éléments qui avaient abouti à ces décisions de justice. Par ailleurs, les jugements qui établissaient la responsabilité de membres des forces serbes ont été reniés et continuent à l’être ; on s’en est servi, hors contexte, pour accréditer la politique nationaliste qui a défendu les atrocités commises.

 Marijana Toma

Marijana Toma

Tomasz Lachowski: La plupart du temps, les efforts de la justice transitionnelle dans les Balkans sont associés à une réponse purement punitive et pénale émanant de La Haye ou des tribunaux de guerre locaux à Sarajevo ou à Belgrade. Mais qu’en est-il des initiatives non-pénales, comme les processus de vérité et de réconciliation ? Pourquoi les initiatives telles que la Commission de Vérité et de Réconciliation dans la République fédérale de Yougoslavie en 2001, appelée Commission « Vojislav Koštunica » ou encore celle visant à créer une commission de vérité dans la ville de Bujeljina dans le Nord Est de la Bosnie Herzégovine – site du camp de concentration serbe – en 2007, se sont-elles soldées par un échec ?

Marijana Toma : Les expériences telles que la Commission de Vérité et de Réconciliation en République fédérale de Yougoslavie en 2001 et la Commission Bijeljina révèlent le degré d’irresponsabilité des élites politiques face à la problématique du droit à la vérité. Le modèle utilisé pour la mise en place, la composition des commissions – dont les membres étaient des proches des auteurs de crimes – et le manque de clarté dans leur mandat respectif montrent bien que dès le départ, le travail de ces deux commissions était voué à l’échec. Les raisons qui avaient motivé leur création n’étaient certainement pas l’établissement des faits sur les atrocités ni une coupure nette avec le passé de violence. Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que l’objectif était simplement d’en finir avec le processus d’expression de la vérité et d’éviter une véritable démarche de recherche de vérité.

Tomasz Lachowski: En 2010 et 2011, vous avez travaillé comme coordinatrice pour l’élaboration du projet des statuts de la commission régionale de vérité (RECOM), qui recouvrirait tous les États issus de l’ex-Yougoslavie. Sur le papier, vu son solide mandat, cette commission semble avoir le potentiel de devenir une institution assez puissante dans le contexte post-conflit des Balkans. Quelles sont, actuellement, les véritables chances pour la mise en place de RECOM?

Marijana Toma: Étant donné la situation politique des pays se trouvant sur le territoire de l’ex-Yougoslavie et au vu de la crise actuelle que traverse l’Union européenne qui a soutenu la mise en place de RECOM, malheureusement la probabilité que ce projet se concrétise est très faible. Cela dit, RECOM reste pour moi la meilleure solution pour une gestion honnête et sincère du passé et de son lot d’atrocités commises pendant les guerres des années 1990.

Tomasz Lachowski: Ed Vulliamy, journaliste britannique, auteur du livre The War is Dead, Long Live the War: Bosnia, the Reckoning ( la guerre est morte, vive la guerre : la Bosnie, le Jugement ) souligne clairement la nécessité d’une divulgation complète des faits sur les crimes de guerre et d’une reconnaissance officielle de la souffrance des victimes par les autorités mais aussi par les citoyens ordinaires. Comme nous le savons, on ne peut pas simplement oublier des crimes comme ceux commis dans les conflits du Balkan. Comment peut-on envisager l’éducation des jeunes générations et leur inculquer le principe de « Jamais plus », si les divisions ethniques sont si enracinées dans l’esprit des gens ?

Marijana Toma : Au vu de l’évolution actuelle de la justice transitionnelle, je dirais que l’éducation des jeunes est la précondition essentielle de la réconciliation dans les Balkans. La jeunesse va de toute évidence être le principal vecteur du processus de réconciliation, puisque la génération précédente a échoué dans cette voie. En ce moment, on peut parler de « guerres de mémoire » et de « guerres pour la mémoire », au sein des différents groupes ethniques de la région. Chacun alimente sa version de sa victimisation dans le passé, et cela empêche activement le fonctionnement d’un processus concernant le passé. Les jeunes sont conditionnés pour se transformer en ennemis hostiles du processus de réconciliation ; la seule manière de contrer ce problème, c’est de les éduquer sur les faits établis relatifs aux crimes. Contrairement à d’autres cas, le contexte des pays issus de l’ex-Yougoslavie présente l’avantage que de nombreux faits sont déjà établis ; les données ont été réunies et sont conservées par le TPIY et toute cette information est disponible et pourrait être intégrée dans les programmes scolaires. Or, je crains que cela ne se fasse pas de sitôt, les programmes éducatifs étant encore perçus par les élites nationalistes comme les derniers bastions de la défense de leur idéologie.

Tomasz Lachowski : Après 21 ans de mécanismes post-conflit dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie, êtes-vous optimiste ou pessimiste par rapport au succès final des rouages la justice transitionnelle dans les Balkans ?

Marijana Toma : Etant donné les résultats des mécanismes de la justice transitionnelle établis dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie, je suis bien plus pessimiste qu’optimiste, et à vrai dire, je suis préoccupée pour l’avenir de cette région, si nous continuons d’assimiler la réconciliation à l’oubli et à la dissimulation des réalités sur le conflit et ses atrocités.

Partager
Abonnez-vous à la newsletter