Sans information, pas de réconciliation

Justice transitionnelle en Ukraine : Réconciliation nationale ou nouvelle résurgence du traumatisme post-communiste ?

Un logo officiel de la décommunisation de l’Ukraine.
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Peu après la révolution du Maïdan en 2014, lors d’un conflit armé international avec la Russie dans l’Est du pays, l’Ukraine a adopté une série de quatre lois de décommunisation ayant trait à son histoire soviétique. Ces mesures, issues principalement d’une politique de la mémoire, favorisent une conception particulière des événements passés qui continuera probablement à attiser les divisions et la méfiance entre Ukrainiens et entre l’Ukraine et la Russie.

Introduction

La révolution du Maïdan survenue en Ukraine durant l’hiver 2014 a abouti à la destitution du président Viktor Ianoukovitch, soutenu par la Russie, après que son refus de signer un accord d’association avec l’Union européenne en novembre 2013 a déclenché des manifestations massives à Kiev. S’élevant contre une corruption généralisée, le népotisme et des tendances autoritaires grandissantes qu’ils associaient au régime Ianoukovitch et à l’ère soviétique, les Ukrainiens ont réclamé une plus grande collaboration avec l’Europe et l’adhésion aux valeurs démocratiques. Au cours d’actions spontanées initiées par le peuple, des milliers de statues de Vladimir Lénine, le fondateur du communisme soviétique, ont été renversées, marquant ainsi la reprise annoncée du processus de décommunisation en Ukraine.

Parmi les nombreuses réformes mises en place durant la période de transition qui s’en est suivi, le parlement reconstitué à Kiev a adopté une loi de lustration destinée à purger le gouvernement et les institutions de l’Ukraine des anciens membres du régime Ianoukovitch, juges corrompus et ex-agents du KGB. Le 15 mai 2015, le nouveau président, Petro Porochenko, a promulgué une série de quatre lois de décommunisation visant à démanteler l’héritage totalitaire de l’Ukraine :

 

  • “Loi sur la condamnation des régimes totalitaires communiste et national-socialiste (nazi) en Ukraine et l’interdiction de la propagande de leurs symboles (Loi condamnant les régimes totalitaires”);
  • “Loi sur le statut juridique et la commémoration de la mémoire des combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXème siècle” (“Loi commémorant les combattants pour l’indépendance”);
  • “Loi sur la commémoration de la victoire sur le nazisme dans la Seconde Guerre mondiale”;
  • “Loi sur l’accès aux archives des organes de répression du régime totalitaire communiste de 1917-1991” (collectivement les “Lois de décommunisation”).

 

Outre les problèmes pratiques posés par le changement de nom de milliers de localités, une polémique est née autour de deux de ces mesures et leur capacité à faire progresser la réalisation des objectifs plus importants de paix et de réconciliation en Ukraine dans le contexte politique actuel.

Le présent article donne, en premier lieu, un bref aperçu des principaux récits historiques du passé soviétique qui subsiste aujourd’hui en Ukraine. Il met ensuite en lumière les lois de décommunisation qui réglementent la mémoire collective de l’Ukraine sur les événements de la Seconde Guerre mondiale en les examinant dans le cadre de la crise en cours. Enfin, il soutient que ces “lois mémorielles” servent en grande partie à manipuler l’histoire à des fins politiques et qu’elles continueront d’attiser les divisions et la méfiance entre Ukrainiens et entre l’Ukraine et la Russie.

Contexte historique

Après la dissolution de l’Union soviétique en 1991, l’Ukraine a peiné à se construire une identité. Aujourd’hui, elle se définit encore largement par rapport à son passé soviétique et à la Russie. Les dirigeants ukrainiens qui se sont succédé ont préservé, selon leurs exigences et allégeances politiques à l’égard de la Russie notamment, l’un des deux récits historiques suivants qui participent à la construction identitaire de l’Ukraine autour de la mémoire collective du pays sur son passé communiste : le récit nationaliste ou le récit néo-soviétique.

Dans le récit nationaliste, retenu par les présidents pro-occidentaux tels que Viktor Iouchtchenko, la grande famine des années 1930, connue sous le nom d’Holodomor, est assimilée à un génocide soviétique à l’encontre des Ukrainiens. Quant au statut de nation reconnu à l’Ukraine, il est représenté comme l’aboutissement d’une longue lutte pour l’indépendance à l’égard des empires russe et soviétique. En 2010, Iouchtchenko a attribué la médaille d’honneur à Stepan Bandera, le chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) qui avait brièvement collaboré avec l’Allemagne nazie contre les Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale. Largement approuvée en Ukraine occidentale, cette initiative a été perçue comme une insulte en Russie et dans l’Est et le Sud de l’Ukraine, régions où la victoire soviétique est portée aux nues.

Le récit néo-soviétique relativise les excès du stalinisme tels que l’Holodomor, marginalise l’initiative ukrainienne en faveur de l’autodétermination et consacre la victoire des nations “soeurs” de l’Union soviétique face aux Nazis. La Russie, où le régime du président Vladimir Poutine se reconnaît une légitimité et unifie les Russes autour des exploits soviétiques et du “mythe de la Grande guerre patriotique”, a activement entretenu ce récit. Pour satisfaire le Kremlin et la principale circonscription du Parti des régions dans le Donbass et en Crimée, le président ukrainien déchu, Viktor Ianoukovitch, a publiquement dénoncé l’assimilation de l’Holodomor à un génocide et, en 2011, a recouru aux tribunaux pour faire annuler la médaille qui avait été attribuée à Bandera.

Ces deux approches concurrentes ont dégénéré et abouti à de véritables “guerres mémorielles” en Ukraine et entre l’Ukraine et la Russie. Le récit nationaliste a prévalu durant la révolution car le régime qui a renversé Ianoukovitch cherchait à renforcer un ‘choix de civilisation’ favorable à l’Europe, adhérant à l’identité d’une nation démocratique, européenne, distincte et indépendante à l’égard de la Russie. C’est pourquoi la Russie a considéré la révolution du Maïdan à la fois comme une menace et comme une trahison, la qualifiant par la suite de “coup d’Etat” illégal soutenu par l’Occident qui a porté au pouvoir une “junte fasciste” extrémiste.

En mars 2014, en réponse à la révolution, la Russie a annexé la Crimée puis soutenu militairement les séparatistes pro-russes de Lougansk et Donetsk qui, désireux d’obtenir leur indépendance, ont pris les armes dans l’Est de l’Ukraine, une région connue sous le nom de “Novorossya” (Nouvelle-Russie). Dans sa propagande en faveur de la guerre, le Kremlin a eu recours au discours néo-soviétique et qualifié le conflit en Ukraine de lutte légitime destinée à protéger les Russes de souche et les russophones contre les Ukrainiens ultra-nationalistes. Le nouveau gouvernement de Kiev a rétorqué en promulguant les lois de décommunisation afin de garantir, en apparence, le respect des droits de l’homme, créer et renforcer un état indépendant et démocratique, faciliter la consolidation et le développement de la nation ukrainienne et empêcher que ne se répètent les crimes des régimes communiste et nazi. Néanmoins, l’adoption de ces lois en plein conflit armé avec la Russie, dans un pays aux souvenirs hétérogènes et aux liens traditionnellement étroits avec la Russie, y compris durant la période soviétique, remet en cause leur véritable objectif et leur capacité à réconcilier les Ukrainiens.

Aspects problématiques des lois de décommunisation dans le contexte actuel

Les lois de décommunisation traduisent un effort concerté du nouveau gouvernement de Kiev qui vise à substituer le récit néo-soviétique par le récit nationaliste dans la mémoire collective de l’Ukraine. Une fois n’est pas coutume, le parlement ukrainien (la Rada suprême) a adopté les lois en première lecture, sans débat public ou parlementaire, malgré les demandes formulées par les experts ukrainiens, y compris les historiens indépendants et la société civile, inquiets des conséquences de la loi condamnant les régimes totalitaires ainsi que de la loi commémorant les combattants pour l’indépendance sur la liberté d’expression et craignant que celles-ci ne divisent le pays au lieu de l’unifier.

La loi condamnant les régimes totalitaires pénalise les régimes totalitaires nazi et soviétique et interdit leur propagande et l’usage de leurs symboles tels que le drapeau soviétique. Cela inclut la négation publique de la nature criminelle du régime communiste et la diffusion de renseignements visant à “justifier la nature criminelle” du régime communiste, les activités des organes de sécurité soviétique, la mise en oeuvre de la règle soviétique sur le territoire de l’Ukraine ou la lutte contre des organisations semblables à l’OUN et à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). La loi pénalise donc les vues d’un grand nombre d’Ukrainiens désormais contraints d’adapter leur mémoire du passé soviétique au récit historique nationaliste. La loi devrait déplaire encore un peu plus aux Ukrainiens qui persistent à qualifier l’expérience soviétique de positive et à voir en l’Armée rouge un libérateur, leur mémoire d’événements étant désormais considérée comme criminelle et, d’une certaine manière, moins ukrainienne.

La loi condamnant les régimes totalitaires a déjà suscité une certaine opposition sur le terrain, principalement dans l’Est du pays, et risque de rencontrer des obstacles juridiques aux niveaux national et international. Selon un sondage réalisé en juillet 2015, la majorité des habitants de Kharkiv, la deuxième ville d’Ukraine, se sont déclarés opposés au changement des noms de localités ayant des connotations soviétiques ou à l’attribution de noms de ceux que l’on nomme les “Heavenly Hundred” (les victimes de violences policières lors de la révolution du Maïdan). Cela n’est guère surprenant compte tenu des récents sondages qui ont révélé que plus de la moitié des citoyens de la région de Kharkiv avaient une vision négative de la révolution.

La loi condamnant les régimes totalitaires accorde une importance toute particulière aux crimes soviétiques et ne fait aucune référence à un certain nombre d’atrocités commises par les nationalistes ukrainiens, dont le massacre des Polonais par des unités de l’UPA en Volhynie en 1943-1944 et la participation d’unités organisées de l’OUN dans l’extermination des Juifs. Ces omissions sont cohérentes avec la loi commémorant les combattants pour l’indépendance qui désigne, entre autres, les combattants de l’OUN et de l’UPA comme les “combattants pour l’indépendance de l’Ukraine” et établit la responsabilité administrative ou pénale des individus qui expriment publiquement du mépris à leur égard.

La loi commémorant les combattants pour l’indépendance non seulement légitime (une fois de plus) les combattants de l’UPA et de l’OUN en leur reconnaissant le titre de héros de la nation, mais pénalise aussi toute critique formulée à l’encontre d’individus tels que Bandera qui est resté, jusqu’à sa mort (assassiné par le KGB en 1959), un partisan convaincu d’une politique nationaliste autoritaire et violente. A cet effet, il est fort probable que la loi aliénera davantage des milliers d’Ukrainiens, notamment dans l’Est du pays où les nationalistes sont traités de ‘Banderovtsi’ (disciples de Bandera) et assimilés aux fascistes. D’après une enquête réalisée en 2015 dans la région du Donbass, dans l'Est du pays, Bandera est arrivé en tête de liste des personnalités historiques les plus vilipendées (liste sur laquelle figurent aussi Lénine et Joseph Staline) recueillant près de 45% d’opinions négatives.

Conclusion

La politique de mémoire en Ukraine et en Russie durant leur transition post-soviétique respective contribue à la prétendue division des Ukrainiens aux niveaux régional et linguistique, et entre l’Ukraine et la Russie. Il y a fort à parier que les lois de décommunisation exacerberont ce ressentiment. Les historiens tels qu’Andrii Portnov observent que ces lois, tout en condamnant au maximum le passé soviétique, masquent le “nationalisme ethniquement exclusiviste” et antidémocratique d’organisations telles que l’UPA et l’OUN.

Le risque de division qu’implique le fait d’imposer une vue unilatérale de l’histoire est inévitable en Ukraine où plus de 40% de la population se déclare très proche de la langue et de la culture russes et vit entourée de médias en langue russe qui diffusent la propagande néo-soviétique. Cela explique pourquoi la majorité des Ukrainiens semblent ne pas soutenir les mesures de décommunisation.

Si l’Ukraine veut honorer les promesses de la ‘révolution de la dignité’ et promouvoir une société pluraliste et démocratique, elle devra veiller à ce que tous les discours légitimes sur son histoire soviétique soient entendus et acceptés. Cela pourrait passer par l’instauration d’un dialogue national inclusif dicté par la société civile qui favoriserait l’acceptation et la réconciliation de points de vue historiques divergents.

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