Sans information, pas de réconciliation


En Serbie, les morts oubliés des frappes de l'Otan

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Sous une croix noire près de Surdulica, dans le sud de la Serbie, reposent des civils tués lors de frappes de l'Otan, dont les proches estiment qu'ils sont des oubliés, tombés du mauvais côté de l'histoire.

Depuis, "à part des journalistes, personne ne nous a appelés pour nous demander si nous avions besoin d'aide ou comment nous nous sentions. Personne", dit Ivana Mitic, 34 ans, juste avant le vingtième anniversaire de ces frappes qui avaient débuté le 24 mars 1999. Son frère, son oncle, sa tante et plusieurs cousins ont été tués quand une bombe de l'Otan a rasé leur maison de la banlieue de Surdulica le 27 avril. La cible était une caserne proche.

Après 78 jours de frappes, l'homme fort de Belgrade, Slobodan Milosevic, avait dû retirer ses troupes du Kosovo, province du sud de la Serbie majoritairement peuplée d'Albanais, et renoncer à ses rêves de Grande Serbie déclencheurs de campagnes d'épuration ethnique sur de vastes territoires de l'ex-Yougoslavie.

Cette campagne avait mis un point final à une série de conflits entamés en 1991, qui ont tué quelque 130.000 personnes et fait des millions de réfugiés. Un an et demi plus tard, Milosevic tombait avant d'être livré à la justice internationale.

Mais ces frappes ont aussi coûté la vie à environ 500 civils, selon une étude indépendante de l'organisation internationale Human Rights Watch, un chiffre cinq fois inférieur à celui avancé par les autorités serbes. Parmi eux, des Serbes mais aussi des Kosovars albanais et des Roms, relève une ONG de Belgrade, l'Humanitarian Law Centre.

- "Dommages collatéraux" -

Ils sont ce que des responsables militaires occidentaux ont pu décrire comme des "dommages collatéraux". Après la destruction de la maison de la famille d'Ivana Mitic, un officier de l'Otan expliquait à la presse depuis Bruxelles que "des choses comme ça peuvent arriver, et effectivement, elles sont arrivées".

L'Otan a reconnu plusieurs erreurs, comme celle sur l'ambassade de Chine (trois morts) ou sur un train de passagers dans les gorges de Grdelicka (sud, au moins dix morts).

Ressortissants du seul Etat européen bombardé par l'Otan, les Serbes se souviennent de ces frappes comme d'un traumatisme et d'une humiliation dont témoignent les bâtiments éventrés par des missiles de la télévision nationale et du ministère de la Défense dans le centre de Belgrade, laissés en l'état. Une association déploie devant des institutions une banderole avec les photos de victimes.

Une partie vient de Surdulica, petite ville de 18.000 habitants dans le sud montagneux. Il y eut la maison d'Ivana Mitic, mais aussi les 21 réfugiés chassés de Croatie par la guerre (1991-95), installés dans un sanatorium et tués le 30 mai 1999. Ils avaient succédé à des soldats serbes, transférés ailleurs.

- "Pour eux, c'est une +erreur+" -

"Personne ne sait pourquoi" ces personnes avaient été conduites là, dit Mirsolav Stosic, un médecin en retraite, l'un des premiers arrivés sur place qui se souvient de "scènes horribles" qu'à 71 ans, il voudrait "effacer de (sa) mémoire"

Si l'Otan reste très impopulaire en Serbie, certains accusent aussi le régime de Milosevic d'avoir sacrifié à dessein des civils à des fins de propagande.

Les proches s'indignent de l'absence d'enquête internationale. "Personne n'est jamais venu nous dire qui était responsable de ce crime", dit Ivana Mitic qui raconte que ses parents n'ont pu identifier leurs proches que par leurs vêtements. "Pour eux c'était une +erreur+, mais pour nous... Personne n'a dit +Nous sommes désolés, (...) nous ne savions pas qu'il y avait des civils+".

En 2000, HRW estimait que dans certains cas il pouvait y avoir eu "violation de la loi humanitaire". Concernant la frappe sur le bâtiment de la télévision nationale, la RTS, en avril 1999 (16 morts civils), Amnesty International a évoqué un "crime de guerre". Mais le parquet du tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) a décidé quelques mois après la frappe, de ne pas poursuivre, suscitant un sentiment d'injustice chez les victimes.

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