En Tunisie, les femmes victimes brisent les tabous

07.06.16

Olfa Belhassine, Tunis (de notre correspondante)
Ibtihel Abdellatif  Présidente de la commission femme de l'Instance Vérité et Dignité Ibtihel Abdellatif Présidente de la commission femme de l'Instance Vérité et Dignité DR

Grace à la mobilisation de plusieurs associations de la société civile en Tunisie, le nombre des dossiers des femmes victimes a connu une hausse sensible, passant d’un taux de 5% à 21%. Il était temps : les délais de déposition des plaintes s’achèvent le 15 juin 2016.

 

En ce vendredi 3 juin, une vingtaine de femmes victimes s’empressent de déposer leurs dossiers auprès des bureaux de l’Instance vérité et dignité (IVD), dans le quartier Montplaisir, à Tunis. C’est que les délais d’enregistrement des victimes, entamés en décembre 2014 expirent, dans quelques jours. Précisément le 15 juin 2016. Prolongés de six mois, ils auront permis la déposition en tout de 46 500 dossiers, dont 8 800 appartiennent à des femmes, soit près de 21 % de l’ensemble des plaintes pour violations des droits humains, commis entre juillet 1955 et décembre 2013. Un taux qui a sensiblement augmenté ces derniers mois (il était de 5% au début de la campagne) grâce à la mobilisation de la société civile. Particulièrement de l’Association Tounissiet (Tunisiennes), qui a fait du porte à porte pour dépister les victimes et pousser les femmes à prendre part au processus de justice transitionnelle en y inscrivant leurs histoires. Et du Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ), qui a formé et impliqué onze associations féminines dans la communication sur les droits des femmes victimes et l’urgence pour elles de déposer leurs dossiers.

« Notre plus grande appréhension à l’IVD consiste à nous retrouver, comme au Maroc, face à des victimes rejetées du processus de JT parce qu’elles ont manqué les dates d’inscription de leurs plaintes ! », s’exclame Oula Ben Nejma, présidente de la commission investigations.

Confidentialité des dossiers et suivi des plus fragiles

« Nous savons que les tabous qui pèsent sur les femmes dans notre société patriarcale ont la vie dure. L’héritage social est très lourd. Qu’une femme se déplace dans l’un de nos bureaux est souvent considéré comme un exploit. Pour cela, nous entourons les dépositions des femmes et leur audience privée de l’anonymat et de toutes les garanties susceptibles de les rassurer. La confidentialité de leur dossier fait partie de nos priorités. Leur témoignage est recueilli par une femme, et à leur demande par un homme, dans le cas ou leur bourreau s’avère de sexe féminin. Nous continuons le suivi des plus vulnérables sur le plan psychologique, social et économique et orientons les plus traumatisées vers l’Institut Nebras de réhabilitation des survivants de la torture», explique Ibtihel Abdellatif, présidente du Comité femme à la commission vérité lors d’un atelier tenu le 3 mai à l’IVD. Thème de la rencontre organisée en collaboration avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Haut-commissariat aux droits de l’Homme (HCDH), l’ONU Femmes et le Centre international pour la justice transitionnelle: « Le rôle de la société civile dans l’accompagnement des femmes victimes et les perspectives de collaboration des organisations de la société civile avec l’Instance vérité et dignité ».

Victimes directes, lorsqu’elles étaient dans l’opposition politique, ou indirectes lorsqu’un conjoint, un père ou un frère est l’objet de persécutions policières, Ibtihel Abdellatif dresse la liste des violations subies par les femmes, notamment pendant le pouvoir de l’ex président Ben Ali, réfugié en Arabie Saoudite depuis janvier 2011 : « Torture, viol, violences physiques, arrestation arbitraire, incarcération abusive, privation du droit au travail, du droit à la santé et du droit à l’éducation, harcèlement policier…Mais le stigmate de la société est peut-être l’atteinte la plus lourd à porter pour beaucoup de femmes, qui ont vu un fiancé se détourner d’elles après leur sortie de prison et leur famille les condamner à vie pour un crime de « déshonneur » dont elles sont pourtant innocentes. Des victimes sont pour ces raisons aujourd’hui encore dans un état déplorable d’effondrement psychologique ».

Connaitre la vérité pour se reposer et pardonner

D’autres continuent à lutter, soit pour récupérer des réparations ou pour réhabiliter la mémoire de leurs blessures passées, ou encore pour connaitre toute la vérité sur les responsabilités de l’Etat et de ses fonctionnaires lors de sombres évènements de l’histoire de la Tunisie. Leyla, la sœur du fameux cyberdissident, feu Zouheir Yahiaoui, décédé en 2005 après un passage par la case prison, que le système Ben Ali a « privé de vie, de jeunesse, de liberté de mouvement, d’amis et de ressources financières », à cause des positions de son frère a déposé une plainte individuelle et une autre avec l’ensemble de sa famille. Houda, contrainte à s’exiler avec son mari à l’étranger pendant vingt ans pour fuir la répression exercée contre son époux, est venue actualiser son dossier. Activiste dans Tounissiet, elle sert également de guide à plusieurs victimes qu’elle accompagne en ce vendredi 3 juin. Un groupe de femmes dont elle fait partie vient tout juste de déposer une plainte collective, signée par environ deux cent victimes contre les abus de la « circulaire 108 », qui interdit le port du voile dans les lieux publics. Une disposition instituée au temps de la dictature, pour harceler et mettre la pression sur les femmes islamistes, notamment en leur interdisant l’accès à l’université et à tout poste d’emploi dans le secteur public.

« Cette circulaire est encore en vigueur et sert de temps à autre à renvoyer des femmes fonctionnaire. Est-ce possible cinq après la fuite de Ben Ali ? », réagit une ancienne victime.

L’avocate Lamia Farhani est en train de finaliser la préparation du dossier d’une centaine de mères de « martyrs » et de blessés de la révolution, qui réclament leur droit à connaitre la vérité sur qui a tiré sur leurs enfants. Des affaires ballotées d’un tribunal à l’autre depuis le début de l’année 2011. Les verdicts de ces procès ont finalement été prononcés il y a deux ans : tous les policiers et militaires soupçonnés de complicité de meurtre ou de blessures sur des manifestants pacifistes ont été libérés, par manque de preuves tangibles.

« Après cinq ans de parcours du combattant et l’épuisement des familles, notre espoir renait avec la mise en place des Chambres spécialisées. Ces Chambres, vont, dans les quelques mois à venir, rejuger les agents de la sécurité accusés d’avoir tiré sur les protestataires pendant la période allant de décembre 2010, à fin janvier 2011. La justice sera alors rendue aux mères, qui veulent pour leur plupart que l’appareil de l’Etat reconnaisse ses dérapages et sa violence pour qu’elles puissent se reposer et pardonner », ajoute Maitre Farhani… elle-même sœur d’un « martyr » de la révolution.

 

 

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