"En Tunisie, une nouvelle génération de femmes veut faire de la politique", explique Sophie Bessis

©Tarek Mrad
Manifestation de Tunisiennes en août 2012 pour dire non à la disposition sur "la complémentarité hommes-femmes" que les islamistes voulaient intégrer à la constitution en lieu et place de l'égalité entre les sexes.
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 Née à Tunis, Sophie Bessis est historienne. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages portant sur les relations internationales, l’Afrique, le monde arabe et la condition féminine, dont « Les Arabes, les femmes, la liberté » (Albin Michel, 2007). A l’occasion du 8 mars, Sophie Bessis a présenté hier, à Tunis, au Centre de recherche, d’information et de communication sur la femme (CREDIF), une intervention sur « Les femmes et la politique ». Rencontre.

 

Sophie Bessis ©

JusticeInfo.net Peut-on dresser une typologie des femmes, plutôt rarissimes, qui ont accédé à la décision politique dans l’histoire du monde arabe ?

Sophie Bessis : l’exclusion des femmes de la politique est un phénomène universel. Il n’est pas particulier au monde arabo-musulman bien que, peut être, dans d’autres contrées, les choses sont allées plus vite à ce niveau. Or, même à l’intérieur de cette région les différences restent visibles : on ne peut pas prendre le monde arabo-musulman comme un seul bloc. Les Tunisiennes et les Saoudiennes ne vivent pas sur la même planète ! Pour revenir à votre question, la sphère politique est en effet la plus fermée aux femmes. C’est une bastille masculine ! Les hommes ont beaucoup de mal à la féminiser. Puisqu’il s’agit de la sphère par excellence de l’espace public. Or, traditionnellement espace public et espace privé sont régis d’une manière différenciée, le premier revenant exclusivement aux hommes et le second étant un territoire de femmes. Dans l’histoire, il n’y a pas vraiment d’exceptions. Les quelques cas particuliers de figures féminines, qui ont joué un rôle « anormal », par rapport à la politique « normale » se recrutent d’abord parmi les héroïnes, comme dans nos pays maghrébins, la reine numide Sophonisbe ou la reine berbère El Kehna. Celles-ci émergent dans les périodes qui sont elles aussi « anormales », à savoir les guerres, les résistances, l’occupation coloniale. Ensuite, on retrouve l’autre figure de l’intrusion par effraction des femmes dans la sphère politique à l’ombre de l’espace privé. Leur rôle ici est connoté négativement : il s’agit de femmes connues pour être influentes, «intrigantes », « rusées ». Celles qui évoluent dans l’intimité des foyers et les arcanes de « la politique du sérail », tel les sultanes ottomanes. Heureusement, dans la deuxième moitié du XX ème siècle, nous enregistrons une rupture fondamentale avec ces deux configurations, avec l’entrée encore très minoritaire et insuffisante des femmes dans l’espace public.

 

Les femmes tunisiennes sont les plus avancées et les plus émancipées du monde arabe. Toutefois, elles restent toujours sous représentées politiquement. Par quoi expliquez-vous ce décalage persistant ?

Parce que le pouvoir masculin s’incarne profondément dans la politique, il a du mal à partager avec le « féminin ». Mais en Tunisie, depuis 2011, surgissent des opportunités pour que cette conquête du politique soit un peu moins lente qu’elle ne l’a été jusqu'à maintenant. Ces opportunités accompagnent le processus de démocratisation du pays, à la faveur duquel des lois nouvelles, comme celle portant sur la parité, entrouvrent les portes pour les femmes. Ces lois sont en train de rendre possible, comme je le constate actuellement en Tunisie, l’émergence d’une nouvelle et jeune génération de femmes, qui veulent faire de la politique et pourront ainsi faire bouger les lignes au niveau de la représentativité des Tunisiennes dans cet univers particulier.

 

Nous avons vu les femmes tunisiennes après les premières élections libres de 2011 investir massivement la société civile. Est-ce pour marquer leur désenchantement par rapport au monopole des hommes des postes politiques ?

Que les Tunisiennes adhèrent aussi massivement à la société civile n’exprime pas forcément une réaction de désenchantement. Comme la sphère politique « politicienne », si je puis dire, leur est pratiquement fermée, elles se sont dirigées vers un espace non monopolisé par les hommes. Je pense que la société civile peut représenter une formidable école d’apprentissage du politique. De plus nous voyons bien que la politique ne se fait plus seulement aujourd’hui uniquement dans la sphère politique. Une expérience comme Nuit debout, nous le démontre bien ainsi que d’autres exemples de ce type dans le monde.

 

La parité est inscrite dans l’article 46 de la nouvelle constitution tunisienne. Bouleversera-t-elle, à votre avis, le système de partage des postes politiques entre les hommes et les femmes en Tunisie ?

Bien sûr, si dans les prochains conseils municipaux nous aurons 50% d’hommes et 50% de femmes, forcément beaucoup de choses vont changer. Mais encore une fois je ne peux réprimer une crainte : que donnera-t-on aux femmes dans ces conseils ? Si on les confine encore une fois, comme lorsqu’on les nomme à la tête de certains ministères-jamais ceux de la souveraineté-, dans les tâches liées à la famille, aux enfants, aux vieux, aux affaires sociales, on ne fait que prolonger dans l’espace public des charges qui leurs sont traditionnellement réservées dans la sphère privée. Il faudrait atteindre, dans les structures élues, une égalité non pas au niveau du nombre mais également en rapport avec les fonctions et les responsabilités !