Tunisie : Une campagne contre la vie chère appelle à l’abrogation de la Loi des finances

16.01.18

Olfa Belhassine, à Tunis
Travailleurs tunisiens scandant des slogans hostiles au gouvernement le 14 janvier 2018 à Tunis Travailleurs tunisiens scandant des slogans hostiles au gouvernement le 14 janvier 2018 à Tunis Photo Anis MILI/AFP

Koussai Ben Fradj, 21 ans, étudiant en philosophie à l’Université de Tunis est l’un des porte - parole de la campagne Fech Nestanaw (Qu’est-ce qu’on attend ?), à l’origine des mobilisations sociales contre la vie chère de ces derniers jours. Sept ans après la Révolution du 14 janvier 2011, un anniversaire que la Tunisie vient de célébrer dans un climat de morosité, Koussai Ben Fradj explique ici les raisons de la grogne sociale qui agite périodiquement le pays depuis la fuite de l’ex président Ben Ali.

JusticeInfo : Le 3 janvier 2018, 34 ans après les émeutes du pain de janvier 1984, enclenchées par le peuple tunisien contre le doublement des prix du pain et de la semoule, vous lanciez la campagne Fech Nestanaw, contre la cherté de la vie. Est-ce une coïncidence ?

Koussai Ben Fradj : Non, ce n’est pas une coïncidence. Nous avons choisi cette date éminemment symbolique dans l’histoire des luttes du peuple tunisien pour dire : « espérons que les Tunisiens ne passent pas toute leur existence à protester pendant les mois de janvier successifs contre l’augmentation des prix et la détérioration de leurs conditions de vie. Et que d’autres victimes des générations futures ne tomberont pas pour cette cause ». Déjà, une personne est décédée ces jours ci à Tebourba et des dizaines d’arrestations ont été enregistrés parmi les membres de notre groupe.

Les manifestations au nom de Fech Nestanaw ont couvert ces derniers jours presque toute la Tunisie. Quelles sont les raisons qui ont donné à votre campagne une telle ampleur ?

En premier lieu, la crédibilité des initiateurs de la campagne. Des jeunes de sensibilité de gauche, pour leur plupart actifs dans le milieu universitaire et la société civile, dont plusieurs figures de la campagne Manich Msamah opposée à la loi sur la réconciliation économique et Hassibehom, contre la répression policière. Ensuite, la campagne s’est propagée à la faveur de la crise économique et sociale aigue qui imprègne le pays depuis sept ans. Au lendemain de la Révolution du 14 janvier 2011, nous avons tous cru pouvoir passer à un autre modèle de développement économique plus équitable. Après sept ans d’attente, nous ne nous sommes rendus compte du leurre dans lequel nous avons été tenus : il n’y avait même pas l’intention ni de changer les choix économiques qui ont fait éclater la Révolution, ni de mettre en place un Etat fondé sur le progrès social. Et même les promesses tenues pendant les campagnes électorales d’engager des mesures favorables aux couches défavorisées, aux régions marginalisées, aux jeunes et aux diplômés chômeurs sont restées lettres mortes. On se rappelle bien pendant la campagne présidentielle de 2014 lorsque Béji Caied Essebsi (l’actuel président : ndlr) en déplacement dans un quartier populaire situé dans la ceinture de Tunis a pleuré à chaudes larmes en écoutant une femme se plaindre de ne pas avoir goûté  la viande depuis plusieurs mois. Allez voir cette même femme : elle doit être beaucoup plus sous alimentée aujourd’hui qu’il y a quatre ans.

  Koussai Ben Fradj

 Comment expliquez-vous que la couverture médiatique tunisienne des manifestations focalise beaucoup plus sur les actes de vandalisme survenus le soir que sur les revendications de votre groupe et ceux qui vous suivent pendant les mobilisations sociales ?

Bien avant ces derniers événements, des partis politiques de l’opposition avaient dénoncé le retour aux allégeances anciennes de la télévision publique envers le pouvoir. Ce n’est donc pas étonnant qu’on diabolise notre mouvement, taxant les mobilisations de « vandalisme » et excluant les membres de notre campagne des plateaux télévisés. Seuls les communiqués du ministère de l’Intérieur sur les actes de pillage que nous dénonçons, car notre campagne, nous l’avons répété à plusieurs reprises, est éminemment citoyenne et pacifiste, informent le public sur l’évolution des événements. Encore une fois, nous somme loin d’une télévision de service public susceptible d’offrir aux Tunisiens une information équilibrée, eux qui continuent pourtant à payer leur redevance. Nous avons de sérieux soupçons par rapport à ces casseurs : selon beaucoup de nos sources, ils seraient payés et poussés par les pouvoirs publics à commettre de tels actes afin de porter préjudice à notre mouvement. Au fond, à cause des médias, les pillages nocturnes ont nui beaucoup plus à notre campagne qu’au pouvoir.

En quoi consistent les revendications de votre campagne ?

Nous appelons à l’abrogation de la Loi des finances 2018, qui a entrainé l’augmentation vertigineuse des prix de plusieurs produits de consommation courante et va pousser, à notre avis, à l’aggravation de la fracture sociale en Tunisie et à la précarisation des couches populaires. Nous demandons aussi des comptes à tous ces lobbies de l’ancien et du nouveau régime qui, adossés à un système qui favorise la corruption, ont pillé l’Etat, ses banques et ses richesses. Nous exigeons aussi que soit enfin mise en place une justice fiscale, maintes fois promise. Ce gouvernement est responsable de la dépréciation du dinar, une des causes de l’augmentation vertigineuse des prix. Jusqu'à quand les moins nantis vont-ils continuer à payer tous seuls le prix de politiques économiques ayant démontré depuis bien longtemps leurs limites ? Jusqu'à quand le peuple subira-t-il la pression fiscale accrue d’un gouvernement inefficace ?

 

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