Sans information, pas de réconciliation

Burundi : Les enquêtes du gouvernement passent sous silence les abus des forces étatiques

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Une enquête internationale indépendante est nécessaire

Les conclusions d’une commission d’enquête burundaise sur des allégations d’exécutions extrajudiciaires perpétrées par des membres des forces de sécurité le 11 décembre 2015 dans la capitale, Bujumbura, sont fallacieuses et biaisées, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Ceci n’est qu’une des nombreuses enquêtes officielles qui ont échoué à enquêter correctement sur les abus commis par les forces de sécurité ou à faire traduire en justice les responsables.

L’enquête s’est concentrée sur les allégations d’abus commis pendant l’opération la plus meurtrière menée par les forces de sécurité burundaises depuis le début de la crise dans le pays en avril 2015. Sur base de ses propres enquêtes, Human Rights Watch a conclu que des policiers et des militaires ont abattu des dizaines de personnes dans les quartiers de Nyakabiga et de Musaga, apparemment en représailles à des attaques de l’opposition visant quatre installations militaires et à des tirs intensifs sur les forces de sécurité par des hommes armés dans ces quartiers.

« Cette commission d’enquête est la dernière en date d’une série de telles commissions au Burundi qui ont passé sous silence les abus généralisés commis par les forces de sécurité », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Ces enquêtes ont dissimulé des abus commis par des agents de l’État et n’ont pas mené à la justice. »

Le 17 décembre, le Procureur général, Valentin Bagorikunda, a lancé une enquête sur les événements du 11 décembre. Le 10 mars 2016, lorsqu’il a annoncé les conclusions principales de l’enquête, il n’a mentionné aucun des meurtres d’habitants de Bujumbura, ou des abus à leur encontre, commis par les forces de sécurité. Il a affirmé que les personnes tuées le 11 décembre étaient des « combattants » armés portant des uniformes de la police ou de l’armée.

Depuis 2010, on dénombre au moins sept commissions d’enquête sur des allégations de meurtres et d’autres abus. La plupart d’entre elles ont nié ou minimisé les abus sérieux commis par des agents de l’État.

Human Rights Watch a documenté en détail les meurtres du 11 décembre et n’a trouvé aucun indice suggérant que les victimes avaient participé aux attaques contre les installations militaires. Certaines victimes ont été retrouvées allongées côte à côte, face contre terre, et semblaient avoir été abattues par balles dans le dos ou la tête. D’autres ont survécu avec de graves blessures. Les forces de sécurité ont aussi procédé à des arrestations arbitraires à grande échelle dans les deux quartiers.

En mars, deux Rapporteurs spéciaux de l’ONU et une Rapporteure de la Commission africaine des Droits de l’Homme et des Peuples se sont rendus au Burundi pour enquêter sur les atteintes aux droits humains à la demande du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ils prévoient d’y retourner en juin et d’envoyer une petite équipe d’observateurs des droits humains qui sera basée dans le pays.

Lors de la présentation de leur rapport intérimaire au Conseil des droits de l’homme le 22 mars 2016, Christof Heyns, rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, a déclaré : « Les violences manifestes de l’année dernière semblent s’être apaisées. En même temps, les violences cachées, par exemple, sous la forme de disparitions, semblent avoir augmenté... Certaines personnes au sein du gouvernement [burundais] semblent être ouvertes au changement. D’autres, cependant, refusent d’admettre que la moindre chose ne va pas. »

Étant donné l’incapacité ou le manque de volonté du système judiciaire burundais de mener des enquêtes crédibles et approfondies, une commission d’enquête internationale indépendante est nécessaire pour établir la vérité sur les graves abus commis au Burundi l’année passée et pour soutenir les efforts des rapporteurs spéciaux, a déclaré Human Rights Watch.

Une commission internationale avec une expertise en matière d’enquêtes criminelles et médico-légales conduirait des enquêtes approfondies dans le but de déterminer les responsabilités individuelles pour les crimes les plus graves. Elle enquêterait plus en profondeur sur ces crimes, complétant le travail des observateurs des droits humains de l’ONU et de l’Union africaine au Burundi, ainsi que les initiatives du Conseil des droits de l’homme.

Les autorités gouvernementales burundaises ont affirmé à plusieurs reprises que le pays vit dans la paix et la sécurité, malgré le fait que plusieurs centaines de personnes ont été tuées au cours des douze derniers mois et que de nombreuses autres ont été arrêtées arbitrairement, torturées ou portées disparues. Le ministre des Droits de la personne humaine, des Affaires sociales et du Genre, Martin Nivyabandi, a affirmé au Conseil des droits de l’homme le 22 mars que « la situation s’est normalisée » et que le « Burundi aujourd’hui ne saurait être une terre où l’impunité a élu domicile ».

« Contrairement à la déclaration du ministre, l’impunité est au cœur du système politique du Burundi depuis des années et est l’une des principales causes de la crise des droits humains actuelle », a indiqué Daniel Bekele.

De nouveaux abus graves ont été rapportés en mars et au début du mois d’avril. Des dizaines de personnes ont été arrêtées et d’autres ont été emmenées vers des destinations inconnues par la police ou les services de renseignements. Des représentants du parti au pouvoir, des policiers et des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, appelés Imbonerakure, ont arrêté au moins 16 membres du parti d’opposition Forces nationales de libération (FNL) dans un bar de la province de Kirundo le 12 mars. Le porte-parole de la police, Pierre Nkurikiye, a affirmé qu’ils organisaient une réunion politique sans autorisation.

Les groupes d’opposition armés sont aussi responsables d’abus. Des hommes non identifiés ont tué deux représentants du parti au pouvoir dans les provinces de Bururi et de Makamba le 15 mars.

Depuis le début de l’année 2016, les services de renseignements ont intensifié la surveillance des défenseurs des droits humains, de journalistes et d’autres détracteurs présumés, ce qui rend encore plus difficile le travail de documentation et de dénonciation des abus et expose les quelques activistes restants à un risque accru.

Les tensions se sont amplifiées le 22 mars après qu’un homme armé non identifié a abattu le lieutenant-colonel Darius Ikurakure, un commandant militaire présumément impliqué dans de nombreux abus, à l’état-major de l’armée à Bujumbura. Plus tard ce jour-là, des résidents de Bujumbura ont rapporté que les forces de sécurité ont arrêté plusieurs personnes. Cette nuit- là, un autre officier militaire, le major Didier Muhimpundu, a été tué à Bujumbura. Un groupe d’opposition, les Forces républicaines du Burundi (FOREBU), a plus tard revendiqué la responsabilité de la mort d’Ikurakure.

« Les affirmations du gouvernement sur le retour du calme et une amélioration de la situation sécuritaire au Burundi ne correspondent pas à la réalité », a déclaré Daniel Bekele. « Les récents meurtres de responsables militaires ont intensifié les tensions, et beaucoup de personnes sont arrêtées ou simplement portées disparues. » 

L'article a été publié par Human Rights Watch

Pour consulter d’autres communiqués ou rapports de Human Rights Watch sur le Burundi, veuillez suivre le lien : http://www.hrw.org/fr/afrique/burundi

***Pour visionner la vidéo, veuillez suivre le lien :
https://youtu.be/EYu_6t0kifY

***Pour consulter un entretien avec Carina Tertsakian, chercheuse senior auprès de la division Afrique, veuillez suivre le lien : https://www.hrw.org/fr/news/2016/04/13/entretien-les-meurtres-les-enlevements-et-la- torture-sement-la-peur-au-burundi

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