Sans information, pas de réconciliation

Opinion : un dictateur sur le banc des accusés

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(Dakar, Sénégal) – « A tous ceux que, par mon travail, par ma mission, j’ai couvert d’atrocités, je leur demande pardon. Ce pardon n’est pas suffisant mais je leur demande pardon publiquement ». Bandjim Bandoum, un ancien responsable de la police politique du dictateur tchadien Hissène Habré, aura attendu vingt-cinq ans pour libérer sa conscience. Après son témoignage, il se tourne vers Habré, assis à quelques mètres seulement, pour l’interpeller : « j’ai reconnu ma responsabilité, à vous de reconnaître la vôtre ». Habré reste silencieux, le visage caché sous un turban et des lunettes noires.

La scène se tenait le mois dernier devant les Chambres africaines extraordinaires, une juridiction sénégalaise novatrice établie en 2013 avec l’Union africaine. Habré, porté au pouvoir au Tchad par Ronald Reagan en 1982 pour servir de rempart contre les visées expansionnistes de la Lybie de Muammar Qaddafi, est accusé de milliers de meurtres politiques et de torture systématique jusqu’à son renversement en 1990 et sa fuite de l’autre côté du continent, au Sénégal.

Le procès de Hissène Habré, qui en est à sa huitième semaine, n’a pas été avare de nouvelles révélations. Il y a trois semaines, quatre femmes ont rompu un silence long de trente ans pour témoigner de leur sort : toutes ont été déportées dans le désert tchadien en 1988 pour servir d’esclaves sexuelles à l’armée du dictateur. L’une n’avait alors que treize ans. Une autre a même affirmé que Habré l’avait directement violée. Des témoins ont décrit comment les cadavres pourrissaient en prison et des experts légistes ont confirmé l’existence de charniers.

Le président de la Cour, un Burkinabè vétéran du tribunal international pénal pour le Rwanda, siège aux côtés de deux juges sénégalais expérimentés. Le procès est diffusé en direct sur internet et sur la télévision nationale tchadienne.

Hissène Habré a refusé de reconnaitre l’autorité du tribunal. Ses avocats ne s’étant pas présentés lors de la première audience, la Cour a désigné trois avocats d’office et ajourné le procès de 45 jours pour qu'ils préparent leur défense. Le jour de la reprise, Habré a du être amené de force alors qu’il hurlait/criait en se débattant. . Depuis, toutefois, il reste calmement assis, le visage presque complètement recouvert, refusant de parler ou même de jeter un regard aux témoins dont certains sont d’anciens proches. À la fin de chaque audience, alors qu’il est escorté vers la sortie par les forces de l’ordre, il lève ses bras en signe de victoire vers sa famille et ses soutiens, qui l’applaudissent inexorablement.

La clef de voute du procès réside sans doute dans le rôle majeur joué par les victimes tchadiennes, qui sont restées mobilisées face au refus initial de l’Etat sénégalais à juger l’ancien président, jusqu’à ce qu’un tribunal soit créé. Une douzaine d’entre elles assiste à l’ensemble du procès, dont Souleymane Guengueng qui, après la chute de Habré, avait rassemblé au sein d’une association survivants, veuves et orphelins, malgré la peur. D’autres sont amenées depuis le Tchad pour témoigner, la plupart laissant apparaitre un certain soulagement à la barre. Ainsi, Kaltouma Deffalah, l’une des anciennes esclaves sexuelles, a déclaré qu’elle se sentait « très fière et forte de pouvoir être ici pour raconter mon histoire alors que cet homme, autrefois dictateur, est assis là, silencieux ». Sur le site officiel d’Hissène Habré, ces femmes ont été décrites comme des « nymphomanes » et des « prostituées » (sic.).

La principale avocate des victimes, Jacqueline Moudeina, porte encore des éclats de grenade dans sa jambe. Ce sont les traces d’un attentat commis à son encontre en 2001 par l’un des anciens chefs de sécurité de Hissène Habré, nommé chef de la police dans le gouvernement post-Habré. . Représentant 4 435 parties civiles, la voix de l'équipe de Maître Moudeina a aujourd’hui autant de poids que celles du Parquet et de la défense.

Le nom d’une autre victime a souvent été évoqué, celui de Rose Lokissim. Emprisonnée, elle prenait en note les noms des personnes torturées et décédées en prison, avant d’être elle-même trahie et assassinée en 1986. En 2001, dans un bâtiment abandonné de la capitale tchadienne, Ndjaména, j’étais tombé sur les fichiers de la police politique de Habré, dont le dernier procès-verbal d’interrogatoire de Lokissim. Les agents avaient alors écrit : « Elle affirme que, même si elle doit mourir au cachot elle ne regrette pas car le Tchad la remerciera et l’histoire parlera d’elle ». L’histoire parle en effet de Lokissim, du moins ici, durant ce procès.

Un verdict est attendu en début d’année prochaine. Peu importe l’issue, cette affaire a prouvé que des survivants peuvent, avec ténacité et persévérance, faire traduire en justice leur dictateur, même en Afrique.

 

 

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