Sans information, pas de réconciliation

Cinq ans après la disparition de l'activiste laotien Sombath Somphone : "la répression par la peur "

Cinq ans après la disparition de l'activiste laotien Sombath Somphone : "la répression par la peur "©©PrachataiSombath Somphone un activiste laotien disparu fin 2012. (ici avec Mgr Desmond Tutu)
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 Anne-Sophie Gindroz a dirigé l’ONG Suisse Helvetas au Laos durant trois ans, avant d’être expulsée par le gouvernement communiste à la fin de 2012. Peu avant son expulsion, elle avait été membre du comité organisateur du Forum Asie Europe des Peuples, un forum d’organisations de la société civile qui a eu lieu à Vientiane, la capitale laotienne, parallèlement au Sommet Asie-Europe des chefs d’Etats et de gouvernements (ASEM). Une semaine après son expulsion, le fondateur de l’ONG laotienne Participatory Development Training Center (PADETC), engagée dans le développement éducatif en zone rurale, Sombath Somphone, également membre du comité organisateur du Forum des Peuples, a été arrêté par la police laotienne. Depuis, il a disparu et, à ce jour, le gouvernement laotien n’a fourni aucune information sur son sort malgré les pressions internationales. Anne-Sophie Gindroz, qui a écrit un livre sur son expérience au Laos « Laos, Silent Repression » (voir fichier PDF), répond aux questions de Justice Info.

 

Justice Info : Vous avez travaillé plusieurs années au Laos pour une organisation humanitaire, et, ensuite, à la fin de 2012, vous avez été expulsée du pays. Que s’est-il passé ?

Anne-Sophie Gindroz : Je dirigeais l’organisation Suisse Helvetas qui était impliquée le développement rural et l’agriculture biologique. En relation avec cela, nous avons été confrontés à des difficultés liées à l’accaparement des terres. Certains des groupements de paysans que l’on soutenait ont perdu leurs terres au profit de projets de développement, d’infrastructures, de gros projets d’investissement. Cela m’a amené à m’intéresser à toutes ces problématiques autour du foncier, mais aussi aux questions de société civile et de respect des droits fondamentaux.

Anne-Sophie Gindroz
Anne-Sophie Gindroz

Justice Info : Un tournant a été l’organisation du Forum Asie-Europe des Peuples à Vientiane à la fin de 2012 ?

Anne-Sophie Gindroz : Oui, le Forum des Peuples Asie-Europe a été organisé pour la première fois au Laos parallèlement au Sommet Asie-Europe des chefs d’Etats et de gouvernements (ASEM). Le Laos souhaitait se positionner sur la scène internationale, avoir plus de visibilité, donc les dirigeants laotiens étaient un peu obligés d’accepter qu’un forum des peuples soit organisé avant l’ASEM. Cela a été l’occasion d’aborder toutes ces questions que j’évoquais dans le cadre d’un dialogue élargi, parce qu’il y avait des organisations de la région du Mékong, de l’Asie, mais aussi des organisations européennes. Cela a été organisé conjointement avec le gouvernement, car ce n’était pas pensable de faire quelque chose uniquement avec la société civile. Mais en même temps, on sentait qu’il y avait un espace de négociation pour pouvoir avancer un petit peu sur ces questions-là au niveau d’un dialogue plus ouvert. J’étais dans le comité d’organisation avec Sombath Somphone. Quand nous avons travaillé à la préparation de ce forum, nous avons dû négocier constamment, mais nous avions le sentiment de pouvoir amener le gouvernement laotien à travailler de manière plus rapprochée avec des organisations de la société civile laotienne et à pouvoir aborder ces questions sensibles.

Justice Info : Quand les choses ont-elles dérapé ?

Anne-Sophie Gindroz : Nous avons certainement sous-estimé le rôle que jouaient d’autres centres de pouvoir. Nous étions beaucoup en lien avec le ministère des Affaires étrangères car c’était un forum international, mais à côté de cela, il y avait les agences de sécurité publique, l’appareil du parti et le Politburo qui étaient inquiets de voir le potentiel qu’il y avait dans la société civile. Et c’est vrai qu’à Vientiane, il y a eu tout d’un coup un afflux de mouvements plus ou moins activistes pour discuter de tas de choses qui généralement n’étaient pas discutées de façon ouverte au Laos. Il y a eu une sorte d’alarme au niveau des éléments les moins progressistes, les plus conservateurs du régime. Ils se sont dits : nous ne voulons pas de cela chez nous. Et ils ont choisi d’envoyer un signal très clair, ce qui a d’abord mené à mon expulsion, car j’étais porte-parole des organisations internationales. Ensuite, au niveau de la société civile laotienne, le fait de viser Sombath Somphone était vraiment un signe très, très fort. Parce que Sombath, c’est la personne la plus respectée au niveau de la société civile laotienne, c’est un personnage charismatique, c’est vraiment un leader au niveau communautaire.

Justice Info : Est-ce la disparition de Sombath Somphone qui vous a motivé à écrire ce livre ?

Anne-Sophie Gindroz : Oui. Au moment où j’ai été expulsée, j’avais beaucoup d’espoir, parce qu’il me semblait que les choses étaient engagées, qu’on n’allait pas revenir en arrière. Lors des dernières 48 heures que j’ai passé au Laos, j’ai reçu des témoignages de soutien très forts. J’avais vraiment espoir qu’une dynamique était engagée et que mon expulsion était un peu un accident de parcours. Ce qui s’est passé une semaine après, quand Sombath a été arrêté et a disparu a été vraiment un choc énorme. Cela a cassé beaucoup de choses. Et effectivement, c’est ce qui m’a incité à témoigner, parce que la stratégie utilisée est une stratégie connue de la part des régimes autoritaires, c’est une répression par la peur. Cela a extrêmement bien marché : on impose le silence. Il m’a semblé que la meilleure façon de réagir à cela, c’était justement de témoigner.

Justice Info : Sombath Somphone a disparu depuis cinq ans. Quelle a été l’attitude des autorités laotiennes sur ce cas ?

Anne-Sophie Gindroz : Les autorités laotiennes ont toujours tenu le même discours. D’abord nier toute implication, et essayer même de nier l’évidence, parce qu’on a les images de l’arrestation de Sombath, qui étaient des images de caméra de surveillance. Dans les semaines qui ont suivi la disparition, personne n’a contesté le fait que c’était Sombath que l’on voyait sur ces images, que c’était bien son véhicule qui avait été stoppé, que c’était bien lui que l’on avait emmené ensuite à bord d’un pick-up et qui a disparu. Mais progressivement, les autorités laotiennes ont essayé d’effacer tous liens entre la disparition de Sombath et les images enregistrées par les caméras de surveillance en disant : « on n’est pas sûr que c’est lui ; finalement, c’est peut-être quelqu’un d’autre ». En même temps, elles prétendent qu’une enquête est en cours, mais tout en refusant toute assistance au niveau international et en faisant disparaître les originaux de ces images de caméra de surveillance, qui auraient pu être analysées pour identifier plus précisément les plaques d’immatriculation ou même les personnes visibles sur les images.

Justice Info : Pensez-vous que les pays donateurs ont exercé suffisamment de pressions sur le gouvernement laotien pour qu’il se montre plus actif sur ce cas ?

Anne-Sophie Gindroz : On peut voir la chose de deux façons. C’est vrai qu’il y a une mobilisation sans précédent, car il n’y avait pas eu de réaction au niveau de la communauté internationale sur les cas d’abus qu’il y avait eu avant au Laos. Mais, c’est une réaction quand même modérée, parce que cela n’a eu aucune conséquence sur l’afflux d’aide ou de soutien au régime laotien. Cela ne s’est traduit par aucune sanction. C’est à l’ordre du jour par exemple du dialogue sur les droits de l’Homme entre le Laos et l’Union européenne, mais les représentants européens vont se contenter des réponses un peu bidon qu’ils vont recevoir du gouvernement laotien.

Justice Info : Quand vous travailliez sur le terrain au Laos, qu’est-ce qui vous a frappé en termes de justice sociale et des questions de droits de l’Homme ?

Anne-Sophie Gindroz : Ce qui est frappant au Laos, c’est qu’il est très facile d’ignorer complétement tous ces problèmes-là. Les Laotiens sont des gens adorables, souriants, et jamais – aussi pour des raisons de sécurité –, ils ne vont spontanément vous parler des problèmes d’accaparement des terres, des problèmes liés aux restrictions à la liberté d’association ou de manifestation, ou de la répression peu visible mais réelle. Il y a une image très trompeuse, car c’est vrai que c’est un beau pays, qu’il y a un sentiment d’harmonie sociale, de sérénité. Mais derrière tout cela, quand l’on commence un peu à creuser, il y a une autre facette beaucoup plus sombre dont on ne parle pratiquement pas, du fait qu’il n’y a pas d’organisations de protection des droits de l’Homme qui travaillent au Laos. Les organisations locales ne sont pas autorisées à s’intéresser à ces sujets-là, et les grosses organisations internationales comme Amnesty ou Human Rights Watch International n’ont pas accès directement au terrain.

Justice Info : Pendant vos années de travail au Laos, qu’avez-vous pensé de l’attitude des représentants des pays donateurs et des organisations internationales en ce qui concerne ces questions de justice sociale et de droits de l’Homme ?

Anne-Sophie Gindroz : J’ai tenté de mobiliser sur ces questions-là, que ce soit au niveau des représentation diplomatiques ou des grosses agences d’aide multilatérale ou bilatérale et des organisations internationales. Je disais aux représentants qu’il est vrai que c’est un contexte compliqué, que ce sont des questions sensibles, qu’il y a des risques, mais que ces risques-là sont plus élevés pour des organisations locales qui essaient d’aborder ces questions que pour des expatriés. Pour moi, c’était notre rôle de pouvoir essayer d’étendre l’espace de ce qui est toléré au Laos pour permettre ensuite à des organisations locales de pouvoir aborder ces questions. Mais, j’ai été déçue. Il faut dire aussi qu’à l’époque la communauté internationale s’intéressait surtout aux pays voisins, au Myanmar notamment, parce qu’il y avait beaucoup plus d’informations disponibles sur ce qui s’y passait Même dans les années les plus sombres de la junte militaire du Myanmar, il y avait une société civile souterraine, très active et qui était en lien avec l’extérieur. On savait qu’il y avait des problèmes. Au Laos, c’est complétement différent. Il n’y a pas d’organisations semblables et donc il n’y a pas la même pression sur les représentants de la communauté internationale qui travaillent au Laos pour qu’ils prennent des positions claires sur ces questions de droit de l’Homme.

 

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