Sans information, pas de réconciliation

Après les deux Soudan, deux Centrafrique ?

©©FLORENT VERGNES / AFPManifestations contre la Minusca à Bangui le 11 avril autour du quartier dit PK5 essentiellement musulman
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L' intangibilité des frontières issues de la colonisation, grand principe de l'Union africaine, a déjà volé en éclats sous la pression de la realpolitik des grandes puissances et des révoltes sécessionnistes résultant souvent de l'impéritie des gouvernements centraux. 

L'Érythrée s'est séparée de l'Ethiopie, le Somaliland s'est détaché de la Somalie, les mouvements sécessionnistes au Cameroun (Ambazonie), au Mali (Azawad), en Libye et en RDC fragilisent un peu plus les pouvoirs centraux lorsqu'il y en a un. A l'issue d'une longue guerre sanglante, le Soudan du sud est devenu indépendant. On peut se demander si cette partition du Soudan n'était pas inéluctable au regard de l'épreuve du temps. Le Centrafrique n'en est pas encore là, mais le divorce dans l'ancien Oubangui-Chari, n'est pas loin de ressembler à celui du Soudan. Certes les contextes de ces deux pays sont totalement différents. On peut néanmoins se demander si les causes du processus de partition du Soudan ne se retrouvent pas en Centrafrique. L'ancien Soudan anglo-égyptien et l'ancien Oubangui-Chari n'étaient-ils pas des assemblages opportunistes du colonisateur, autour des deux plus importants Bassins fluviaux d'Afrique et n'étaient-ils pas prêts à se scinder en deux avec la montée du religieux et des intérêts marchands, facilitée par la mauvaise gouvernance ? On pourrait le croire.

Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets

Les autorités gouvernementales de Khartoum et de Bangui ont, de tout temps, méprisé les régions éloignées de la capitale, surtout lorsque leur population n'était pas homogène avec la majorité des citoyens du pays. Les habitants de ces régions ont eu le sentiment de vivre dans des territoires sous-administrés et sous-développés. Ce sentiment est devenu plus vindicatif lorsque des gisements pétrolifères, de minerais précieux et d'uranium ont été sur le point d'être exploités.

Au Soudan, le condominium anglo-égyptien (1889-1956) avait jeté les bases de la fracture politique entre le nord, arabophone et musulman, et le sud, anglophone et animiste-chrétien. Les régimes autocratiques de Gaafar Mohamed Nimeiry (1969-1985) et de Omar el-Bechir (1989-  ) ont accentué cette fracture. La guerre mit définitivement fin à l'unité du pays. En accord avec la communauté internationale et avec le soutien décisif des Etats-Unis d'Amérique, le Soudan du sud devint indépendant le 9 juillet 2011.

En Centrafrique, au fil des ans, l'État est devenu de plus en plus fictif surtout dans les régions orientales, contiguës du Soudan, du Soudan du sud et de la RDC, pays également en crise. Si l'hémiplégie centrafricaine est bien visible, en revanche, dans cette moitié orientale tournée vers le Bassin du Nil alors que l'autre moitié appartient au Bassin du Congo, il n'y a aucun mouvement "libérateur", tels que ceux reclamant une indépendance de l'Ambazonie ou de l'Azawad. Contrairement à ces mouvements politiques, les bandes armées centrafricaines n'ont pas de véritables projets politiques, d'autant qu'elles sont le plus souvent composées de nombreux mercenaires étrangers venant des Soudan et des pays sahéliens. Quant aux Peuls, leur transhumance est un mode de vie et non l'exercice d'un métier. La désunion des différents groupes armés en Centrafrique est une réalité régulièrement confirmée  par des combats fratricides. Ce constat ne renforce évidemment pas pour autant l'idée que l'unité du pays n'est pas menacée. Les fonctions régaliennes de base ( sécurité, fiscalité, éducation, justice) n'y sont plus exercées par l'État. La langue nationale, le sango, et la langue officielle, le français, sont de moins en moins parlées face à la langue arabe et ses dialectes. La monnaie d'échange la plus courante devient la livre soudanaise, étant donné que les flux commerciaux se font surtout avec le Darfour et le Bahr el-Ghazal. La ville de Birao est aussi éloignée de Port-Soudan et de la mer Rouge que Douala et le golfe de Guinée. On signale également, ici et là, les premiers cas d'application de la Charia et de la Diya. Les prémisses d'une partition sont réunies.

Une éventuelle partition de la République centrafricaine serait singulière

La fracture entre l'est centrafricain, plutôt arabophone et musulman, peuplé d'ethnies nilotiques, avec l'ouest, plutôt francophone et animiste-chrétien, peuplé de Bantous s'élargit avec les exactions des activistes de toutes origines. Alors que la très grande majorité des citoyens Centrafricains souhaitent l'unité nationale et la fraternité entre routes les croyances, des groupuscules, sans foi ni loi, véritables gangs assoiffés de sang, stimulés par des pseudo pasteurs ou des imams autoproclamés cherchent le chaos généralisé. Les populations de toutes origines et de toutes croyances sont prises en otages par ces psychopathes sanguinaires improprement appelés "groupe d'auto défense" et encore qualifiés d'antibalaka ou d'ex-Seleka qui n'ont plus d'existence. Ce ne sont que des criminels nouant entr'eux des relations opportunistes, variables selon les circonstances et sans aucune référence idéologique. La constitution d'un État indépendant est loin de faire partie de leurs préoccupations quotidiennes. 

L'idée d'une partition n'est toutefois pas écartée par quelques leaders refusant désormais l'hégémonie des Bantous et résolument tournés vers le monde arabo-musulman qui ne leur est pas étranger. Certains de ces Etats pourraient ne plus rester insensible aux appels du pied de ces seigneurs de la guerre. Encore plus dramatique serait l'arrivée de fondamentalistes musulmans trouvant dans cette région orientale de la République centrafricaine, une terre d"accueil tombée du ciel. Une telle hypothèse appellerait la création de plusieurs fiefs ou Émirats tel que par exemple le Dar el-Kouti autour de Ndélé. Les nombreux sultanats de la région retrouveraient une seconde vie et la fédération de ceux-ci pourrait constituer une nouvelle forme d'un État coupé de Bangui. Déjà, certains États, comme il semblerait la Russie, ont noué des contacts avec ces leaders, notamment pour l'exploration des richesses du sous-sol qui échappe désormais au contrôle du gouvernement de Bangui.

L'année 2018 constituera une année décisive pour l'avenir de l'État centrafricain dont le naufrage ne serait pas sans conséquence pour les deux Congo, le Cameroun et le Tchad. Une partition ne serait évidemment pas la solution. On peut constater que les créations du Soudan du sud, en pleine guerre civile, de l'Érythrée, dans les mains d'un dictateur réprimant durement sa population, ne sont pas des succès. Ces deux Etats occupent les derniers rangs des classements mondiaux, en revanche, ce sont deux pays qui alimentent beaucoup les flux incessants de migrants vers l'Europe. Il faut donc éviter ce qui paraît aujourd'hui quasiment inéluctable.

 

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