Sans information, pas de réconciliation

Cambodge : Que restera-t-il du Tribunal pour les Khmers rouges ?

Le 16 novembre, à Phnom Penh, le Tribunal pour les Khmers rouges rend son jugement le plus important contre les deux derniers hauts dirigeants encore en vie du régime de Pol Pot. Nuon Chea et Khieu Samphan sont poursuivis pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. La couverture par JusticeInfo de cet événement historique est inaugurée par le spécialiste le plus réputé de l’histoire contemporaine du Cambodge et du régime des Khmers rouges, David Chandler. L’historien évalue l’héritage de ce tribunal et éclaire un débat sensible : les Khmers rouges ont-ils ou non commis un génocide ?

©HO / ECCC / AFP Un second jugement contre Nuon Chea et son coaccusé Khieu Samphan est attendu le 16 novembre à Phnom Penh.
6 min 45Temps de lecture approximatif

Le 16 novembre 2018, la chambre de première instance des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), également connue sous le nom de Tribunal des Khmers rouges, prononcera son jugement final contre deux anciens dirigeants du mouvement khmer rouge : Nuon Chea, 92 ans, et Khieu Samphan, 87 ans.

Il s’agit du second procès contre eux. Il y a quatre ans, ils ont déjà été condamnés à la prison à vie pour un certain nombre de crimes contre l’humanité.

Dans ce second procès, dont la présentation de la preuve s’est achevée en 2017, les procureurs des CETC accusent Nuon Chea et Khieu Samphan d’autres crimes contre l’humanité, de génocide contre des minorités, de violations des Conventions de Genève et des « règles nationales du mariage ».

Le tribunal juge ces deux hommes car, entre avril 1975 et janvier 1979 (période sur laquelle les CETC ont compétence), Nuon Chea et Khieu Samphan occupaient des postes importants dans le régime des Khmers rouges qu’ils avaient nommé le Kampuchéa démocratique. Nuon Chea était le secrétaire adjoint d’un Parti communiste du Kampuchéa secret et tout-puissant, juste derrière le secrétaire du Parti, Pol Pot, mort en 1998. Khieu Samphan occupait la position largement honorifique de chef de l’Etat.

Un tribunal en perte de pertinence

A l’instar de ses accusés, il est en fin de course et beaucoup salueront sa disparition de la scène

Le Tribunal pour les Khmers rouges a commencé à travailler en 2006. A l’instar de ses accusés, il est en fin de course et beaucoup salueront sa disparition de la scène tant il a été, tout au long de son existence, rongé par les problèmes administratifs, financiers et de ressources humaines. Il a également été entravé par l’hostilité constante du gouvernement cambodgien et, hormis de rares exceptions, par le jugement hâtif et négatif des médias internationaux.

Les crimes que les accusés auraient commis ou dont ils auraient eu connaissance se sont, de plus, déroulés il y a quarante ans, alors que l’âge moyen des Cambodgiens est nettement plus jeune. Beaucoup de ceux qui sont nés depuis 1980, dit-on, ne croient pas que le régime des Khmers rouges ait jamais eu lieu et, quand ils le découvrent, ne s’en soucient guère. A l’heure où les CETC se rapprochent de ce concept spongieux d’« apaisement » [closure], beaucoup de gens au Cambodge et ailleurs pensent qu’elles ont fait leur temps et qu’elles ont perdu leur pertinence depuis longtemps.

En gardant cela à l’esprit, est-ce que ce jugement final et le tribunal lui-même ont vraiment de l’importance ?

Une montagne d’informations

Je pense que le texte de ce jugement final aura un intérêt considérable et que les CETC, tout bien pesé, auront été une institution inestimable.

Dans l’avenir, toute personne cherchant à étudier le Kampuchéa démocratique aura besoin de consulter ces indispensables archives trilingues.

Un aspect de la valeur du tribunal est la montagne d’informations qu’il a accumulée depuis 2006. Ces données, espérons-le, seront accessibles électroniquement (et définitivement) au public. Dans l’avenir, toute personne cherchant à étudier le Kampuchéa démocratique aura besoin de consulter ces indispensables archives trilingues.

Les CETC ont aussi eu de la valeur, à mon avis, car elles ont permis à plus de 100 000 visiteurs cambodgiens de venir observer des procédures ésotériques mais en général empreintes de civilité. Surtout, l’existence du tribunal a jeté le discrédit sur l’étrange exhortation du Premier ministre Hun Sen qui disait, en 1997, au moment même où la création des CETC était formulée, qu’une fois la menace militaire des Khmers rouges éteinte, chacun devrait « creuser un trou pour y enterrer le passé ».

Quant au jugement final, il sera intéressant de voir si son niveau de détail, le choix des mots et des arguments dresseront un acte d’accusation supplémentaire contre ces deux hommes qui soit pertinent et justifié. Et s’il sera un acte final venant à point pour les CETC.

Pas de modèles fascistes

Le fait que les accusés soient poursuivis pour génocide contre les minorités cham et vietnamienne est intéressant car la question de savoir si un génocide, tel que défini par les Nations unies, a eu lieu sous le Kampuchéa démocratique a tourmenté depuis 1979 étudiants et observateurs du régime. Jusqu’à aujourd’hui, les CETC ont prudemment évité de s’attaquer à cette question.

En janvier 1979, dès que la République populaire du Kampuchéa (RPK) fut installée, ses parrains vietnamiens avaient rapidement affirmé ce qu’ils avaient appelé la nature « fasciste » et « génocidaire » du Kampuchéa démocratique, sans produire la preuve de ces accusations. Ils utilisaient ces qualificatifs comme des synonymes du « mal » et pour bien pouvoir se démarquer, eux et la RPK, de l’histoire et du pédigrée communiste du Kampuchéa démocratique.

Décrire le Kampuchéa démocratique par les termes « fasciste » et « génocidaire » ne tient pas. Le régime n’a suivi aucun modèle fasciste.

En y regardant de près, décrire le Kampuchéa démocratique par les termes « fasciste » et « génocidaire » ne tient pas. Le régime n’a suivi aucun modèle fasciste (à moins, évidemment, de dire que la Chine maoïste était « objectivement » fasciste). Quant au génocide, appliquer ce terme au Kampuchéa démocratique a toujours été gênant du fait que ses victimes étaient dans leur grande majorité de l’ethnie khmère.

Quel génocide ?

Certains auteurs ont parlé d’« auto-génocide » pour décrire ce qui s’était passé au Kampuchéa démocratique, suggérant que l’intention des dirigeants du pays était d’éliminer en masse le peuple cambodgien à cause de son identité ethnique. Ce terme me frappe par son absence de sens.

En réalité, la mort infligée à la population cambodgienne par le Kampuchéa démocratique ressemble infiniment plus à celle infligée en Ukraine dans les années 30, en Chine pendant le Grand Bond en Avant, au nord-Vietnam lors de la réforme foncière des années 50 et, dans un passé plus récent, en Indonésie lors des massacres de masse des personnes suspectées d’être communistes dans les années 1965-1966.

Ceux qui ont péri au cours de ces tragédies parainnées par l’Etat n’étaient pas vus par ceux qui les tuaient comme des groupes ethniques rebutants mais comme des dommages colatéraux de la politique gouvernementale, ou plus simplement comme des ennemis de l’Etat. Malheureusement, aucun terme ne vient à l’esprit pour décrire ces tueries de masse qui ne soit plus tentant que celui de « génocide » qui selon moi, est totalement inapproprié.

Il n’existe pourtant pas de preuve documentaire convaincante sur le fait que les tueries de Chams sous le Kampuchéa démocratique aient été systématiques ou ordonnées par de hauts responsables.

Le jugement final condamnera peut-être Nuon Chea et Khieu Samphan pour génocide contre les Chams musulmans du Cambodge et contre les Vietnamiens qui y résidaient encore en 1978. Il n’existe pourtant pas de preuve documentaire convaincante sur le fait que les tueries de Chams sous le Kampuchéa démocratique aient été systématiques ou ordonnées par de hauts responsables. La plupart des chercheurs d’après 1979 qui se sont penchés sur les mauvais traitements contre les Chams sous le régime étaient convaincus avant même d’avoir rassemblé la moindre donnée qu’un génocide avait eu lieu. Lorsqu’on a opposé à l’un d’eux la nature questionnable de ses éléments d’information, il répondit volontiers que cela n’avait pas d’importance car ce qu’il avait écrit l’avait été « pour une bonne cause ».

Les morts vietnamiennes qui ont eu lieu à travers le Cambodge en 1978, en revanche, entrent clairement dans la définition onusienne. Les victimes étaient systématiquement visées et tuées parce qu’elles étaient vietnamiennes. Nuon Chea et Khieu Samphan devaient certainement connaître cette politique et il existe des documents du Kampuchéa démocratique qui le prouvent.

Une intervention contestée mais qui valait la peine

Pour conclure, si je suis convaincu que les deux accusés méritent les peines qu’ils ont reçues (et qui seront sans doute réaffirmées dans ce jugement final), limiter la responsabilité de ce qui s’est passé dans le Kampuchéa démocratique à ces deux vieillards et à deux autres accusés déjà morts, ne répond pas à la forme d’apaisement que beaucoup de rescapés du régime ont espéré depuis la création des CETC. Les graves limites posées au travail du tribunal par le gouvernement cambodgien ont restreint les résultats de ces procès. Des trous ont été creusés, pour le dire autrement, et une partie du passé du Cambodge y a été enterré, apparemment pour de bon.

Pour moi, tout semble se conjuguer pour constituer, au final, une intervention contestée mais qui valait totalement la peine.

En même temps, ce qu’ont accompli les CETC, la documentation qu’elles ont rassemblée et la prise de conscience qu’elles ont provoquée au Cambodge sur le caractère profondément et intrinsèquement criminel du Kampuchéa démocratique me semblent se conjuguer pour constituer, au final, une intervention contestée mais qui valait totalement la peine. Rien de comparable, assurément, ne sera plus jamais entrepris.

David ChandlerDAVID CHANDLER

David Chandler est professeur émérite d’histoire à l’université Monash de Melbourne, en Australie, où il réside. Il est l’auteur de cinq livres, dont « Une histoire du Cambodge » (Les Indes savantes, 2011) et « S-21 ou les crimes impunis des khmers rouges » (Autrement, 2002).

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