Sans information, pas de réconciliation

Le Burundi « au bord d’une guerre civile »

Le Burundi « au bord d’une guerre civile »©AFPUn véhicule militaire burundais transportant des jeunes ligotés
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Organisations de défense des droits de l’Homme, gouvernements et spécialistes sont unanimes : le Burundi est « au bord d’une guerre civile ». Les combats qui ont lieu la semaine dernière à Bujumbura et en particulier la vague de représailles et d’exécutions sommaires menées contre des civils par les forces de sécurité exigent une réaction urgente et décisive de la communauté internationale.

Selon les dernières informations, le bilan provisoire de victimes civiles est de 154 morts et environ 150 jeunes toujours portés disparus.

« Face au risque maximal de perpétration de crimes internationaux », la Fédération internationale de ligues des droits de l’Homme (FIDH) et la Ligue burundaise ITEKA « appellent les Nations unies à dépêcher d'urgence une mission d'enquête indépendante pour faire la lumière sur ces exactions et leurs auteurs, et à renforcer la protection des civils ». Dans un communiqué conjoint publié mercredi, les deux organisations « exhortent la communauté internationale à prendre la mesure de la mécanique de crimes et de violence en cours et d'agir en conséquence notamment en adoptant des mesures pour empêcher la répétition de violations graves des droits humains, amener le pouvoir à l'ouverture de négociations et éviter que le pays ne sombre définitivement dans la guerre civile ». 

Ce énième appel est lancé alors que le Conseil des droits de l'Homme de l’ONU se réunit ce jeudi 17 décembre à Genève, en session extraordinaire, afin de tenter d'apporter une réponse aux exactions commises depuis des mois au Burundi.
Dans une lettre adressée aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies, la FIDH et la Ligue ITEKA « demandent de faire adopter au Conseil une résolution d'urgence pour décider de l'envoi immédiat de la mission politique complétée d'une force de police internationale ainsi que le renforcement des effectifs et du mandat du Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme au Burundi conformément aux recommandations du secrétaire général, Ban Ki - moon, le 1er décembre ». Pour les deux organisations, « la force de police devrait être composée d'un nombre suffisant d'unités formées et équipées de manière adéquate pour aider à maintenir l'état de droit et protéger les civils. Ses autres composantes doivent permettre de protéger les civils, d'avancer vers un dialogue politique inclusif et surtout surveiller et faire rapport publiquement sur les abus et violations des droits humains, ainsi que sur les discours d'incitation à la haine ».

 

« Agir de manière décisive »

 

Au cours d’une conférence de presse mercredi, Ban Ki-moon s’est déclaré « très inquiet de l'escalade de la violence au Burundi » depuis quelques jours. « Le pays est au bord d'une guerre civile qui risque d'embraser toute la région », s’est alarmé le secrétaire général, appelant les Nations unies à «  tout faire pour prévenir des violences de masse et agir de manière décisive si de telles violences surviennent ».  Evoquant les options envisagées, il n’a pas exclu que l’ONU aille au-delà d'une simple mission politique pour faciliter le dialogue. « Selon l'évolution de la situation, il se pourrait que nous devions élever le niveau de notre présence et de nos activités », a-t-il dit.

Pour sa part, la représentante des Etats-Unis à l’ONU, Samantha Power , a exhorté la communauté internationale à appuyer sur l’accélérateur, jugeant la situation au Burundi « horrible ».   « Il est clair que les protagonistes ne se parlent pas et étant donné ce vide, les tueries de ce genre risquent de se répéter », a-t-elle souligné, craignant « de voir ce conflit devenir plus ethnique que politique ». 

Les spécialistes de la région des Grands lacs africains tirent également la sonnette d’alarme. Parmi eux, le juriste et politologue belge Filip Reyntjens qui n’hésite à qualifier de crimes contre l’humanité les dernières tueries de civils à Bujumbura. « D’après ce que je vois, et c’est d’ailleurs pour cela que je demande une enquête internationale indépendante, d’après de nombreuses informations émanant du terrain, des civils, des jeunes qui n’étaient pas impliqués à première vue dans les attaques contre les camps militaires, ont été appréhendés et un certain nombre d’entre eux abattus à bout portant. Cela s’appelle des exécutions arbitraires. Si cela se fait dans l’impunité totale, les auteurs de ces crimes vont en commettre d’autres et peut-être à une plus grande échelle », explique l’universitaire, dans un entretien avec JusticeInfo.

Mais que faire si le Burundi ne veut pas entendre parler de commission d’enquête internationale sur son territoire ? Pour Reyntjens, une telle enquête s’avère aujourd’hui d’une impérieuse nécessité avec ou sans l’accord des autorités de Bujumbura.

 

Eviter le manichéisme

 

Le chercheur souligne cependant qu’il serait dangereux d’imputer la responsabilité des crimes au seul côté gouvernemental. « Je mets en garde dans toutes mes réflexions sur le Burundi contre le manichéisme assez courant dans ce genre de situation, manichéisme consistant à raisonner en termes de bons et de méchants. Et en général, ceux qui sont au pouvoir sont les méchants et ceux qui combattent le pouvoir sont les bons ! Ce n’est pas le cas, ce n’est pas le cas au Burundi, ce n’est le cas dans aucune autre situation, y compris dans des situations passées dans la région des Grands Lacs », affirme-t-il.  « Il faut bien se rendre compte que des deux côtés, du gouvernement comme de ses opposants, il y a des acteurs qui suivent une politique du pire et qui n’hésitent pas, s’ils l’estiment nécessaire, à recourir à des violences, y compris contre des civils. Il faut identifier ces acteurs. Ce n’est pas facile et cela fait partie, dans mon entendement, du mandat de l’enquête internationale indépendante que je demande ».

Pour le Professeur Reyntjens, qui évoque lui aussi, le risque d’une guerre régionale, il existe par ailleurs des preuves que des réfugiés burundais sont recrutés, entraînés et armés au Rwanda voisin pour éventuellement attaquer leur pays. « Même les Etats-Unis qui ont été les sponsors, les soutiens les plus fiables du gouvernement rwandais commencent à s’inquiéter. Ils sont convaincus que le Rwanda appuie le recrutement de rebelles potentiels qui pourraient attaquer le Burundi à partir du Rwanda. Je sais que ça inquiète les Américains et qu’ils en parlent aux Rwandais mais de façon secrète », confie Reyntjens.

Dans un discours prononcé en novembre, le président rwandais Paul Kagame a sévèrement tancé les dirigeants burundais qui, selon lui, « massacrent leur population du matin au soir ». Il a cependant souligné que les Burundais étaient seuls responsables de leurs problèmes.

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