Sans information, pas de réconciliation

Crise burundaise : « le problème n'est pas le Rwanda »

Crise burundaise : « le problème n'est pas le Rwanda »©afpL'enterrement d'un enfant de six ans tué par une grenade à Bujumbura Don-Chalex Ntugane
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Manifestations, déclarations incendiaires  : la crise s'aggrave entre le Burundi et le Rwanda. Mais, Kigali a toujours rejeté les accusations d'ingérence, affirmant que les Burundais devaient résoudre leurs problèmes internes au lieu de chercher à tout prix un bouc émissaire de l'autre côté de la rivière Akanyaru qui sépare les deux pays. Justiceinfo.net fait le point.

« Kagame est un ennemi, nous le lessiverons, nous lui jetons de l'herbe ».  A l'appel de leur gouvernement, des milliers de Burundais sont descendus le samedi 13 février dans les rues de la capitale et en province, pour accuser le Rwanda et plus particulièrement son président Paul Kagame d'« entraîner et enrôler dans des groupes de tueurs certains réfugiés burundais qui sont dans des camps au Rwanda, et cela dans le but d'assassiner des dirigeants burundais et de renverser les institutions démocratiquement élues au Burundi », selon les mots du maire de Bujumbura Freddy Mbonimpa.

Le président du « Conseil National pour la Défense de la Démocratie-Forces de Défense de la Démocratie » (CNDD-FDD, le parti au pouvoir à Bujumbura), Pascal Nyabyenda, également président de l'Assemblée nationale, avait donné le ton dans un communiqué publié 2 février. Il avait accusé le chef de l'Etat rwandais  de « créer de toutes pièces une rébellion sous la bénédiction de certains milieux politico - mafieux européens  dont Louis Michel  (ndlr : diplomate et eurodéputé belge) et ses amis » dans le but de « ramener au pouvoir » l'ancien président tutsi Pierre Buyoya.

Kigali a toujours rejeté ces accusations, affirmant que les Burundais devaient résoudre leurs problèmes internes au lieu de chercher à tout prix un bouc émissaire de l'autre côté de la rivière Akanyaru qui sépare les deux pays.

 Lorsqu'il y a quelques jours, des experts indépendants de l'ONU ainsi que Washington ont également accusé le Rwanda de chercher à déstabiliser son voisin du Sud, alors que l'Union africaine renonçait à déployer une importante force de maintien de la paix au Burundi, le régime du président Pierre Nkurunziza, a jubilé et haussé le ton contre le voisin du Nord.

Ce n'est pas la première fois que des voix à travers le monde dénoncent, à tort ou à raison, le rôle déstabilisateur du Rwanda de Paul Kagame dans la région. Mais le maître de Kigali est-il réellement le principal responsable de la crise dans laquelle le Burundi s'enfonce chaque semaine davantage depuis près d'une année ?  

 

« Le problème c'est Nkurunziza qui veut se maintenir au pouvoir sans légitimité » 

 

« Même s'il était prouvé que le gouvernement rwandais entraîne et arme des réfugiés burundais pour qu'ils commettent des assassinats dans leur pays d'origine, Kigali serai en train de profiter d'une situation créée par le régime en place à Bujumbura », estime un activiste burundais. « Il est peut-être vrai que le Rwanda met de l'huile sur le feu, ce qui serait bien-sûr à condamner, mais c'est  Pierre Nkurunziza en personne qui a allumé le feu, en violant les textes fondamentaux qui régissent le Burundi, et en refusant obstinément de dialoguer, de s'entendre avec ses concitoyens », affirme l'activiste en exil en Tanzanie. « Le président burundais veut-il ainsi faire croire aujourd'hui que la solution à la crise actuelle que traverse notre pays doit passer par des négociations avec Kagame et non avec les opposants burundais ? », demande enfin ce défenseur burundais, qui a préféré garder l'anonymat.

« Ceux qui disent que le Rwanda aide les réfugiés à aller combattre Nkurunziza veulent faire croire que le problème se trouve entre le Rwanda et le Burundi. Nkurunziza veut faire de ce problème un problème ethnique. Mais nous disons que ce n'est pas un problème ethnique. C'est un problème politique, un problème d'une personne- Nkurunziza- qui veut se maintenir au pouvoir sans aucune légitimité », affirmait lundi sur la Voix de l'Amérique (VOA) l'ancien président de l'Assemblée nationale, Jean Minani, aujourd'hui en exil. « Il commence avec le Rwanda. Demain ce sera la Tanzanie, l'Ouganda, le Kenya et le Congo» qui abritent aussi des Burundais ayant fui leur pays depuis l'année dernière, ajoutait le dirigeant burundais.

« Cette crise provoquée par le despote Pierre Nkurunziza oppose ce dernier aux nombreux Burundais qui refusent le diktat de sa dictature qui est en train de détruire les acquis d'une paix durement acquise », renchérit, dans un communiqué, l'état-major de Résistance pour un état de droit au Burundi (RED-Tabara), qui se présente comme une nouvelle rébellion au régime en place à Bujumbura.

  

Mémoire courte

  

Dans une réflexion en ligne, l'ancien président burundais et aujourd'hui sénateur à vie, Sylvestre Ntibantunganya, exhorte lui aussi le régime de Pierre Nkurunziza à dialoguer avec ses opposants, en commençant par ceux –là même qu'il qualifie de putschistes et contre lesquels il a lancé des mandats d'arrêt internationaux pour leur participation présumée au coup d'Etat manqué de mai 2015. « C'est avec eux que le pouvoir doit plutôt avoir le courage de négocier l'arrêt immédiat des violences, la reconstruction urgente des secteurs (corps de défense et de sécurité, partis politiques, société civile, médias…) aujourd'hui fortement déstabilisés ainsi que des rectificatifs à apporter dans la composition et le fonctionnement de la Cour Constitutionnelle et de la Commission Nationale Électorale Indépendante avant l'organisation de véritables élections pluralistes et inclusives garanties de liberté, de transparence, de justice et d'équité », affirme l'ancien président, reprochant au camp Nkurunziza d'avoir la mémoire courte.

L'ancien président du Burundi rappelle qu'il y a une vingtaine d'années, lorsque des voix conseillaient de négocier avec les rebelles, y compris ceux du CNDD-FDD aujourd'hui au pouvoir à Bujumbura, le camp du président de l'époque  Pierre Buyoya rétorquait : « Jamais il n'y aura de négociations avec les Groupes tribalo-terroristes génocidaires ». D'autre part, rappelle-encore Ntibantunganya,  on sait que Pierre Nkurunziza avait été lui-même condamné à mort sous le pouvoir de Pierre Buyoya qui l'accusait d'avoir posé des mines antichars dans la capitale Bujumbura, faisant plusieurs victimes. « Pourtant, entre 2001 et 2003 des négociations ont eu lieu avec le CNDD-FDD qui avait à sa tête Pierre Nkurunziza ! Personne ne peut nier que ces négociations ont apporté la paix au Burundi ».

Ainsi donc, pour le sénateur à vie, « les négociations aujourd'hui réclamées doivent mettre face à face ceux qui sont à l'origine des dérèglements actuels partis de la violation de l'Accord d'Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi pour obtenir à tout prix un troisième mandat illégal et illégitime de Pierre Nkurunziza et tous ceux qui s'y sont opposés, y compris ceux que le pouvoir qualifie de putschistes ».  « C'est la clé de la paix au Burundi », conclut-il.

«Toute tentative extérieure d'activer le feu au Burundi, de quelque manière que ce soit, doit être dénoncée. Mais l'origine de la crise actuelle se trouve au Burundi et c'est de la même que doit venir la solution. Le problème n'est donc ni le Rwanda, ni la Belgique,  ni Paul Kagame, ni Louis Michel  », résume un diplomate africain  en poste à Kigali.

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