Sans information, pas de réconciliation

Elections en RDC : « Si Kabila se présente, le processus va s’arrêter »

©FlickrPatrouille nocturne de la Police de la MONUSCO aux sièges des partis politiques congolais saccagés lors des violentes manifestations politiques des 19 et 20 septembre 2016 à Kinshasa
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En République démocratique du Congo (RDC), la Commission électorale nationale indépendante (CENI) enregistre à compter de ce 25 juillet les candidatures à la présidentielle censée se tenir en décembre prochain. Alors que la lutte pour l’alternance démocratique a déjà fait ses martyrs au cours des derniers mois, les Congolais ne savent toujours pas si Joseph Kabila, dont le second mandat constitutionnel a expiré en décembre 2016, aspire toujours ou non à la magistrature suprême de son pays.

Le 20 juillet 2018, Joseph Kabila était devant le Parlement pour un discours très attendu à moins d’une semaine de l’ouverture du dépôt des candidatures à la prochaine élection présidentielle. Va-t-il enfin dire clairement s’il jette l’éponge ou non ? C’est la question se trouvait sur toutes les lèvres. Pendant les 50 longues minutes qu’a duré son allocution, le « Rais » n’a pas répondu à cette question, se contentant de réitérer son engagement à « respecter la constitution », qui lui interdit de briguer un troisième mandat à la tête du pays. « Le cap des troisièmes consultations électorales, fixées en décembre prochain, reste donc maintenu. Notre engagement à respecter la constitution demeure lui aussi non équivoque », a déclaré le président Kabila.

Ce n’est pas la première fois que les Congolais entendent cette promesse. « Respecter la constitution, c’est un refrain qui n’est plus nouveau dans son discours. Malheureusement, il peine à poser des actes qui rassurent quant à sa bonne foi », fait remarquer Jonas Tshombela, président national du Forum pour la démocratie et la bonne gouvernance et coordonnateur de la Nouvelle société civile congolaise.

Désillusion

Quarante-huit heures avant le discours de Joseph Kabila, le Parlement congolais (sénat et assemblée nationale, Ndlr) venait d’adopter la loi portant statut des anciens présidents de la République élus. Le texte avait été initié en 2015 par le sénateur Modeste Mutinga, alors vice-président du Mouvement social pour le renouveau (MSR), l’un des partis du G7, cette plate-forme de sept partis politiques qui venaient de claquer la porte de la Majorité présidentielle pour soutenir la candidature de Moise Katumbi, l’ex-gouverneur de la province minière du Katanga à la future présidentielle. En initiant cette loi, il voulait encourager le président Joseph Kabila, arrivé au terme de son second mandat constitutionnel, à ne pas se représenter. La nouvelle loi vient compléter la constitution qui prévoit que les anciens chefs de l’Etat sont sénateurs à vie, avec des dispositions spécifiques sur leurs ressources, leur sécurité personnelle et leur statut juridique. Mais cette loi a été adoptée sans l’opposition : les députés des groupes parlementaires du Mouvement de libération du Congo (MLC-Jean Pierre Bemba), de l’Union pour la nation congolaise (UNC-Vital Kamerhe), de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS-Tshisekedi) et ceux du G7 avaient claqué la porte de l’hémicycle, lorsque la majorité présidentielle avait décidé d’étendre ses coûteux avantages aux membres des corps constitués, notamment des hauts dignitaires du régime. « C’est inacceptable que des gens qui ont volé la république puissent encore avoir des rémunérations et immunités à vie », a déclaré à Justiceinfo.net, Nzangi Muhindo Butondo, député national et collègue du sénateur Modeste Mutinga au G7. C’est aujourd’hui la désillusion pour cet élu du Nord-Kivu qui croyait à « une volonté d’alternance au sommet de l’Etat » quand Joseph Kabila avait demandé l’examen urgent de cette loi. « On attendait qu’il nous dise qu’il ne va pas se porter candidat. Malheureusement, il a donné l’impression qu’il veut continuer sa gouvernance de crise. Nous sommes alors tentés de croire que sa demande d’examen de cette loi n’était qu’une stratégie pour gagner du temps, en faisant croire à l’opinion qu’il prépare ce qu’il va devenir après la présidence ». Ou alors, pense-t-il, s’agissait-il pour Kabila d’un plan B pour se protéger, lui et son entourage, s’il était enfin chassé du pouvoir.

L’autre acte qui fait douter de la sincérité du président Kabila, c’est la vague de nominations qu’il a opérées le week-end du 15 juillet au sein de l’armée. Des officiers pourtant visés par des sanctions américaines en raison d’entraves à la démocratie, tels les généraux Gabriel Amisi et John Numbi, ont bénéficié ont été promus. « Le chef de l’Etat remet dans son entourage des personnalités qui sont dans l’obligation de le maintenir au pouvoir, pour aussi assurer leur protection. Car elles sont conscientes des menaces de poursuites judiciaires qui pèsent sur elles au vu des faits infractionnels qu’elles ont commis », analyse le juriste Réginald Masinda, militant au mouvement citoyen pro-démocratie Lutte pour le changement (LUCHA).

« Kabila doit revenir à la raison »

Mais pour l’universitaire Muhindo Mughanda, qui enseigne les sciences politiques dans des universités du pays, il n’y a, en l’état, aucune raison de s’alarmer. « Le président Kabila pose des actes qui nous font croire que nous sommes à la porte de l’alternance : on vient de promulguer une loi qui va assurer sa protection, il a fait le ménage au sein de l’armée, comme pour dire qu’il veut laisser chaque chose à sa place, il a dit qu’il va respecter la constitution. Le problème est que nous voulons qu’il se comporte comme un petit enfant : qu’il dise ce que nous voulons », argumente Mughanda. « Il a fait un discours bilan : pour faire comprendre qu’il a quand- même fait quelque chose. Il a également fait des projections », poursuit –il, laissant entendre que le président Kabila préparerait le terrain à un dauphin. Ne vient-il pas de mettre en place le Front commun pour le Congo (FCC), une vaste plateforme au sein de laquelle se retrouvent d’éminentes figures ? « Maintenir le suspense sur l’avenir de Kabila semble être une stratégie pour son camp : distraire l’opposition dans une musique anti-kabiliste, l’empêcher de réfléchir sur son projet de société, de recenser les critiques contre le probable dauphin que le FCC pourra présenter le moment venu », pense le professeur Muhindo Mughanda.

Pour le député Nzangi Muhindo Butondo, l’exercice des supputations devrait bientôt prendre fin, maintenant que le dépôt des candidatures est ouvert. Le parlementaire appelle le peuple à « être vigilant » car, dit-il, « Si Joseph Kabila se présente, le processus électoral va s’arrêter ». De son côté, Jonas Tshombela exhorte Kabila à cesser de prendre tout un pays en otage. « Kabila doit revenir à la raison. Il n’est pas le chef de la majorité présidentielle seule, il est le chef de toute une république. Il nous faut sauver la démocratie en péril », demande l’activiste. Car, redoute-t-il, « si la solution n’est pas trouvée, le pays, si pas la région des grands lacs, risque une grande crise ».

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