Sans information, pas de réconciliation

Farc contre Farc : le chaos menace la transition colombienne

Il y a une semaine, un groupe minoritaire de dirigeants des anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a surpris les Colombiens en annonçant qu’ils se retiraient de l’accord de paix signé en 2016. Un coup dur porté à un processus de paix qui a été largement salué comme un succès dans le monde entier.

Farc contre Farc : le chaos menace la transition colombienne©AFP / YoutubeEn annonçant le 29 août qu'ils reprennent les armes, Iván Márquez (au centre) et des dissidents minoritaires des Farc portent un coup sévère à l'accord de paix signé fin 2016.
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La Colombie est confrontée à sa crise politique et sécuritaire la plus grave depuis l’échec du plébiscite d’octobre 2016 sur l’accord de paix et la renégociation qui a suivi avec ses opposants. Celle-ci avait abouti à un deuxième accord définitif, qui a ouvert la voie au désarmement de 13 302 rebelles il y a deux ans. Et la personne qui doit maintenant défendre le succès de l’accord et faire face à cette crise est le président Iván Duque, qui, en tant que législateur, s’est opposé à l’accord conclu par son prédécesseur Juan Manuel Santos, et n’a manifesté qu’un intérêt tiède pour sa mise en œuvre.

Une nouvelle guérilla ?

« Nous étions sur le point de mettre fin au plus long conflit de l’hémisphère occidentale par le dialogue, mais nous avons échoué parce que l’establishment n’était pas disposé à respecter les principes qui guidaient les négociations pour que les accords soient respectés et conclus de bonne foi. Une fois qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, à savoir la remise des armes, ils ont délibérément déchiré l’accord de paix », a déclaré Iván Márquez le 29 août, depuis un endroit inconnu situé près de la frontière vénézuélienne.

En tenue de camouflage et rappelant son ancien nom de guerre, Márquez annonce « une nouvelle étape de combat » avec la renaissance des FARC comme groupe de guérilla, sous son commandement. Entouré d’une vingtaine d’hommes armés, il a justifié le fait de revenir sur ce qu’il a qualifié de « désarmement naïf de la guérilla » et blâmé le gouvernement colombien pour sa piètre mise en œuvre des programmes de l’accord sur le développement rural, la substitution des cultures de coca et la participation politique.

Anciens négociateurs de paix

Márquez n’est pas n’importe qui. Il a été l’un des hauts commandants historiques des FARC et leur négociateur en chef pendant les pourparlers de paix qui ont duré quatre ans à Cuba. Après que l’ancienne guérilla marxiste soit devenue un parti politique légal, il a été en tête de liste des candidats pour le Congrès. Sa liste a essuyé un échec aux élections mais elle a quand même obtenu dix sièges, attribués dans le cadre des dispositions de l'accord de paix. Finalement, il a décidé de ne pas occuper son siège après l’arrestation de son neveu pour trafic de drogue, qui a été extradé vers les États-Unis où il a conclu un accord de plaidoyer avec les autorités américaines.

Aux côtés de Márquez, le 29 août, se trouvait Jesús Santrich, un autre ancien négociateur de paix impliqué dans des affaires judiciaires. Après avoir été pris en flagrant délit de planification d’un trafic de drogue après la signature de l’accord de paix, Santrich a été arrêté et a fait l’objet d’une demande d’extradition des États-Unis. Après plusieurs mois de dissensions politiques entre le gouvernement de Duque, le système de justice transitionnelle, l’ambassade des États-Unis et le procureur général, ceux-ci n’ont pas réussi à s’accorder sur la date exacte à laquelle Santrich avait organisé ce trafic de drogue. Cette date était centrale, car elle permettait de déterminer si son dossier relevait de la justice de transition ou de la justice ordinaire, et si une extradition était possible. Santrich a fini par prendre la fuite. Márquez a toujours prétendu que Santrich a été piégé dans cette affaire.

Aux côtés de Márquez et de Santrich se trouvaient d’autres anciens commandants de l’aile militaire des FARC, dont plusieurs faisaient partie du bloc oriental de la guérilla qui opérait dans les montagnes et les jungles du Sud de la Colombie et disposait de la plus forte capacité militaire à l’époque. Il s’agit notamment de Henry Castellanos (mieux connu sous le surnom de « Romaña »), concepteur d’une stratégie de guérilla consistant à installer des postes de contrôle sur les autoroutes et à enlever des personnes pour exiger des rançons ; et Hernán Darío Velásquez (alias « El Paisa »), le cerveau de l’attentat à la voiture piégée du club El Nogal à Bogota en 2002 qui a causé 37 morts et 198 blessés.

92% des FARC désarmés

L’annonce de Márquez ne signifie pas pour autant que d’autres écouteront son appel. Seulement 987 des 13 302 anciens combattants reconnus par le gouvernement sont actuellement portés disparus, selon l’Agence nationale chargée de les accompagner dans leur retour à la vie civile. Cela signifie que 92% des FARC sont résolus à vivre sans arme.

Conscient du risque sécuritaire créé par la résurgence d’une faction des FARC, le président Duque a voulu dissiper les craintes des anciens rebelles le jour même. « Nous maintenons notre engagement envers ceux qui progressent réellement dans leur processus de réincorporation (...) Notre message est clair : ceux qui ont choisi la voie légale selon les principes de vérité, de justice, de réparation et de non-répétition peuvent continuer à compter sur le soutien de l’État », a-t-il dit, réaffirmant son engagement envers les programmes de réintégration et le système judiciaire transitoire. Jusqu’à présent, Duque a traité la crise comme une question prioritaire de sécurité nationale, qualifiant les rebelles de narco-terroristes, ordonnant des mandats d’arrêt, offrant des récompenses d’1 million de dollars US pour l’arrestation des suspects et créant une force spéciale pour les poursuivre.

Condamnation générale

Bien que l’accord de paix ait fait l’objet de nombreuses divisions politiques, l’annonce de Márquez a été largement critiquée. « Ce qu’il a fait constitue la violation la plus grave d’un processus de paix : il a enfreint la règle fondamentale de non-récurrence et commis le péché mortel de réarmement. En pratique, cela signifie quitter le terrain où nous jouons tous », a déclaré Sergio Jaramillo, ancien commissaire de paix et négociateur en chef de Santos. « Au cœur de l’accord de paix se trouve une transaction : vous abandonnez vos armes et nous facilitons votre transition vers la politique. Le gouvernement a tenu parole. Lui non. »

La Juridiction spéciale pour la paix – ou JEP, comme on l’appelle localement – a réagi rapidement en rétablissant les ordres d’arrestation des rebelles et en engageant les procédures pour les expulser de l’ensemble du système de justice de transition. « Ces personnes ont annoncé qu’elles se réarment, une activité criminelle qui implique la perte de tous les avantages, y compris leur présence dans le système de justice transitionnelle. Ils doivent en être exclus », a déclaré Patricia Linares, présidente de la JEP. Cela garantirait qu’ils ne puissent bénéficier d’aucun traitement pénal spécial et que les crimes commis – avant et après l’accord de paix – ne fassent pas l’objet d’une enquête par le JEP mais par le système judiciaire ordinaire.

Farc contre Farc

La décision de Márquez signifie aussi beaucoup de confusion pour la transition colombienne, un parti politique et un groupe rebelle revendiquant tous deux la propriété de l’acronyme FARC.

Rodrigo Londoño, qui était le chef militaire des FARC et leur candidat à l’élection présidentielle l’année dernière, a rapidement pris ses distances. « L’échec avéré de l’État colombien à tenir ses engagements ne peut être compensé par d’autres insatisfactions », a déclaré Londoño, dont la poignée de main au président Santos est devenue l’icône de l’accord de paix. Un autre ancien membre des FARC a écrit une lettre d’opinion accusant Márquez d’être égoïste et de décevoir ses anciens camarades d’armes. Cette semaine, le parti politique des FARC a annoncé que les nouveaux rebelles seraient expulsés.

Pour l’instant, le parti a choisi de ne pas se séparer de son nom très impopulaire, en recourant à une variation légèrement différente – la Force révolutionnaire alternative commune – pour son nouveau nom en démocratie. En fait, Londoño et d’autres qui soutiennent fermement l’accord de paix ont d’abord cherché à changer de nom, sans pouvoir l’emporter en interne. Ce sont les fugitifs Márquez et Santrich qui avaient le plus insisté sur la préservation de leur ancien acronyme, ce qui a été perçu par beaucoup des 8,8 millions de victimes du conflit en Colombie comme une gifle et une preuve de leur manque de contrition.

Ce nouveau scénario devient encore plus complexe avec les élections des maires et des gouverneurs prévues en octobre. Le parti des FARC présentera des candidats dans 60 villes différentes et a même trouvé des alliés improbables comme Luis Eladio Pérez, un ancien sénateur qu’ils ont kidnappé pendant sept ans et dont ils soutiennent maintenant la candidature au poste de gouverneur de Nariño. Si les FARC agissent en marge de la loi au moment même où elles commencent à faire campagne, leur risque d’échec électoral va augmenter.

Le processus de paix en jeu

Après l’annonce de Márquez, plusieurs questions restent sans réponse et pourraient avoir un impact négatif sur la transition colombienne. Le nombre exact et la capacité militaire de cette nouvelle faction des FARC ne sont pas encore clairs, ni les sources de financement qu’elle va rechercher. Il s’agit aussi de savoir si elle sera en mesure de forger des alliances avec d’autres groupes criminels comme l’Armée de libération nationale (ELN) – comme l’a annoncé Márquez – ou avec les groupes dissidents qui avaient rompu avec les FARC avant la signature de l’accord de paix et dont l’absence a été remarquée sur les photos de groupe la semaine dernière.

Le rôle que jouera le Venezuela est l’un des plus grands points d’interrogation. L’ancien président Hugo Chávez a contribué à persuader les FARC de s’asseoir et de négocier, mais les relations avec son successeur Nicolás Maduro se sont détériorées. Dans un discours, Duque a accusé Maduro d’abriter les rebelles et a demandé l’aide de son rival, le président intérimaire Juan Guaidó, pour les poursuivre. Sachant que pendant des années, de nombreux commandants de la guérilla – dont Márquez et Santrich – ont considéré le Venezuela comme un refuge sûr, l’émergence d’une nouvelle FARC risque de compliquer la crise politique et la transition pour le pays voisin.

Il n’est pas clair non plus de voir quel soutien le président Duque obtiendra de son propre parti, le Centre démocratique, pour résoudre cette crise. Alors qu’il cherche à apaiser les craintes des combattants démobilisés, son mentor, l’ancien président Álvaro Uribe, affirme lors de rassemblements que l’accord de paix doit être modifié et exclu de la Constitution, deux idées qui pourraient encore accroître les divisions entre Colombiens. Son parti appuie activement un référendum qui permettrait aux Colombiens de se prononcer sur le maintien ou l’abolition de la JEP. M. Uribe avait douté publiquement que les FARC soient réellement engagées en faveur de la paix, suggérant que les anciennes guérillas ont toujours eu l’intention de maintenir des branches armées et politiques.

La perception du succès du processus de paix en Colombie est en jeu. Car même si le pays est divisé à propos de l’accord, le modèle colombien qui a réussi à désarmer 13 000 rebelles a été considéré comme digne d’éloges et efficace. Cela aussi pourrait changer, si le pays ne trouve pas un moyen de sortir de cette crise.

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