Sans information, pas de réconciliation

Colombie : ils étaient ennemis, ils font la loi ensemble

Ils sont aux antipodes de la scène politique colombienne. Ómar Restrepo et César Eugenio Martínez se sont rencontrés en tant que nouveaux élus au Congrès et ont forgé un partenariat improbable. L’un vient de l’ancienne guérilla de gauche des Farc. Le deuxième est du Centre démocratique, un parti de droite. Ils réfléchissent ensemble sur la transition.

Colombie : ils étaient ennemis, ils font la loi ensemble©Del Capitolio al Territorio« Nous voyons encore des problèmes dans plusieurs régions, mais les gens voient bien que les conditions se sont améliorées et que nous avons mis fin au conflit. » Ennemis en politique, Ómar Restrepo (à gauche) et César Eugenio Martínez (à droite), sont main dans la main au Congrès de Colombie pour faire réussir la transition.
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Il y a deux semaines, quand Ómar Restrepo est devenu le premier parlementaire des anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) à diriger le débat sur un projet de loi devant le Congrès colombien, il a reçu les encouragements de son collègue député César Eugenio Martínez. Ces deux hommes politiques de partis rivaux ont forgé un partenariat improbable après des décennies de guerre.

Restrepo – connu sous le nom de guerre Olmedo Ruiz – a rejoint les rangs des FARC à l’âge de 15 ans et a dirigé le 36e front de cette guérilla, opérant dans les montagnes du nord d’Antioquia jusqu’en 2016, année de la signature de l’accord de paix ayant conduit au désarmement de 13.000 rebelles. Il a participé aux négociations de paix à La Havane (Cuba) et a été élu en 2018 à la Chambre des représentants en tant que membre du parti des Farc.

Martínez, producteur laitier et homme politique conservateur s’est opposé à l’accord de paix. Il a grandi dans une famille rurale de classe moyenne, dans la même région où Restrepo opérait, près du cœur industriel de la Colombie. Il a également été élu l’année dernière à la chambre basse colombienne, au nom du parti du Centre démocratique, fondé par l’ancien président Álvaro Uribe et qui a mené l’actuel président Iván Duque au pouvoir.

Or, au cours de la dernière année, les deux hommes ont trouvé un terrain d’entente sur les questions rurales. Tandis que Restrepo dirigeait à Briceño les projets-pilotes des pourparlers de paix sur le déminage humanitaire et la substitution des cultures de coca, Martínez s’est fait l’avocat des associations de petits agriculteurs, du droit à la retraite des populations rurales et des investissements en science et technologie pour stimuler la production agricole, tous ces éléments figurant dans les accords de paix.

Pour Justiceinfo.net, ils discutent de l’état de l’accord de paix en Colombie et de la façon de résoudre la crise actuelle, après qu’une faction de l’ancienne guérilla a décidé de se réarmer.

Dans les années 1980, personne ne déplorait que des gens soient tués. Aujourd’hui, tout le monde rejette cela et c’est un fruit de l’accord de paix.

JUSTICEINFO.NET : Qu’est-ce qui, dans l’accord de paix, a réussi, et qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ?

MARTÍNEZ : Je voudrais souligner que la plupart des anciens rebelles ont reconnu que la guerre n’est pas la voie à suivre. Le fait que les gens qui ont mené cette guerre soient parvenus à cette conclusion après tant d’années n’est pas seulement le résultat d’un accord de paix, mais celui de la conscience colombienne. Je les ai entendus dire que le monopole de l’usage de la force appartient à l’État, ce qui constitue le plus grand fruit d’une société civilisée.

Ce qui me préoccupe, c’est que certains utilisent aujourd’hui la guerre et la révolution comme prétextes au trafic de drogue, qui est une guerre nuisible et sans idéologie. L’État colombien n’a jamais été en mesure d’assurer la sécurité dans tout le pays et la violence que nous connaissons ne poursuit aucun but politique. Les activités criminelles actuelles sont encore plus menaçantes que les violences du passé.

RESTREPO : Une culture reconnaissant le fait que nous devons progresser vers la réconciliation et le renforcement de la démocratie s’est développée. Cela a galvanisé les Colombiens dans la défense de la vie. Dans les années 1980, personne ne déplorait que des gens soient tués ; au contraire, on le justifiait. Aujourd’hui, tout le monde rejette cela et c’est un fruit de l’accord de paix. Le discours de guerre se vend moins bien.

Je suis toutefois préoccupé par le fait qu’il y ait encore des groupes qui résistent à ces changements exigés par la société et qui sont déterminés à poursuivre la guerre. En fin de compte, ils ne nous permettent pas de tourner la page.

Nous devons être en mesure de bâtir ensemble et d’envoyer ces messages de réconciliation au reste de la population colombienne.

Quelle a été votre expérience de travail aux côtés de vos adversaires politiques au Congrès ?

MARTÍNEZ : Dans la vie, expérimenter la capacité de pardonner ce n’est pas rien. C’est une gifle pour quelqu’un comme moi qui a tellement critiqué l’accord de paix et qui les salue maintenant et leur serre la main. Je n’essaie pas de me lier d’amitié avec eux, mais je ne veux pas les insulter ou les traiter mal. Je reconnais simplement qu’après tant d’efforts, cela vaut la peine d’avancer au lieu de reculer.

Sur le plan personnel, il a été difficile de faire face aux reproches que les gens m’ont adressés au sujet de mon attitude positive à leur égard. Ils me disent de faire attention parce qu’ils pourraient me tuer, qu'ils ne sont pas dignes de mon amitié. Ils me toisent, uniquement parce que je les traite bien. Cela m’a permis de mesurer l’ampleur de l’animosité de nombreux Colombiens à leur égard.

RESTREPO : Il y a plusieurs politiciens insultants et malpolis qui croient que ce discours les aide à capter l’opinion. Mais il y en a d’autres, plus modérés, avec lesquels, malgré des perspectives et des intérêts différents, nous avons pu construire un dialogue où nous écoutons les arguments et cherchons des solutions dans le cadre des mécanismes démocratiques, sans avoir à discréditer nos adversaires.

J’aimerais voir cela dans tout le pays. Nous devons être en mesure de bâtir ensemble et d’envoyer ces messages de réconciliation au reste de la population colombienne.

Nous avons participé à des pactes de paix impliquant des acteurs sociaux, politiques et économiques au niveau local.

Face à la crise actuelle, avec Iván Márquez, leader clé des Farc qui a abandonné le processus de paix fin août, que pouvez-vous faire ?

MARTÍNEZ : Nous devons renforcer le processus en cours. Le gouvernement de Duque ne peut pas appliquer l’ensemble des dispositions de l’accord de paix, mais il doit garantir les conditions minimales de sa mise en œuvre. La démobilisation ne résout pas tout, mais c’est la voie à suivre et nous devons l’appuyer. Nous devons nous occuper des anciens combattants de rang inférieur qui s’efforcent de changer et à qui la vie a appris que ce n’était pas la voie à suivre. Et nous devons donner une légitimité aux anciens commandants qui respectent l’accord, parce qu’ils illustrent l’idée que la guerre n’est pas la solution. Ce gouvernement doit envoyer des messages politiques montrant qu’il fait confiance aux cadres du parti et leur donner les moyens de transmettre ce message à leurs partisans. Ceux qui ont déposé les armes doivent avoir le sentiment qu’il n’est pas possible de faire marche arrière.

Cela aura un coût politique parce qu’il y aura des critiques de la part de ceux qui y voient un signe de faiblesse. Mais je crois qu’il vaut mieux avancer que reculer. Nous n’allons plus nous entretuer, nous sommes ici ensemble maintenant.

RESTREPO : Nous avons participé à des pactes de paix impliquant des acteurs sociaux, politiques et économiques au niveau local, en établissant un consensus sur la nécessité de retirer les armes de la politique. J’ai participé à de tels scénarios dans plusieurs petites villes d’Antioquia. Nous croyons que nous pouvons porter ces pactes au niveau national.

Cela pourrait aider à désamorcer la polarisation et à bâtir la confiance, car cela nous permet de nous réunir dans des espaces où nous n’avons pas à nous entendre sur tout. Le conflit est inhérent à la société, mais nous pouvons le résoudre par la discussion. Cela peut aider à créer une culture de non-violence qui nous permette de désarmer les esprits et de guérir les blessures.

Les Farc ne peuvent pas continuer à pontifier devant ceux d’entre nous qui ont toujours respecté la démocratie et n’ont jamais pris une arme. Ils manquent d’humilité.

Quels conseils donneriez-vous à vos opposants politiques pour que la transition soit un succès ?

MARTÍNEZ : Ceux qui ont déposé les armes doivent prendre leurs distances avec le nom « Farc ». L’avoir conservé était un affront aux victimes et une erreur parce qu’ils n’ont jamais demandé pardon. Ils devraient laisser tomber le nom, étant donné qu’il y a aussi une guérilla [avec le même acronyme] qui fait du mal, tue des policiers, des candidats et des leaders sociaux. Ils devraient opérer une rupture nette.

Je me souviens de l’ancien chef de la guérilla du M-19, Carlos Pizarro, qui avait remis son arme en disant : « Colombie, j’ai fait une erreur, pardonne-moi ». Il a soudain grimpé dans les sondages et est devenu un leader charismatique. Nous devons accepter que se battre pour ses idéaux, c’est bien, mais que rien ne justifie la violence et que les groupes armés ont causé beaucoup de torts. Les Farc ne peuvent pas continuer à agir comme si les Colombiens leur étaient redevables et à pontifier devant ceux d’entre nous qui ont toujours respecté la démocratie et n’ont jamais pris une arme. Ils manquent d’humilité.

Si nous n’apportons pas le développement social, à la fois aux anciens combattants et aux paysans, il ne sera pas possible d’arrêter de nombreux conflits.

RESTREPO : La Colombie a besoin de la mise en œuvre complète de l’accord de paix, au-delà du programme de réincorporation des anciens combattants, car c’est le minimum pour permettre la transformation dans l’ensemble du pays. Par exemple, le volet rural nous permettrait de régler une dette historique envers la campagne. En ouvrant des espaces de participation et de dialogue, les protestations musclées et même les méthodes violentes pour résoudre les différends deviendraient moins habituelles.

C’est ce que peuvent faire ceux qui sont au pouvoir. Cela créerait la confiance et priverait d’oxygène ceux qui luttent encore avec les armes. L’économie bénéficierait d’un coup de fouet dans les zones rurales, qui ont le plus souffert de la pauvreté et de la violence. Si nous ne transformons pas notre environnement et si nous n’apportons pas le développement social, à la fois aux anciens combattants et aux paysans qui vivent dans la pauvreté, il ne sera pas possible d’arrêter de nombreux conflits, comme ce fut le cas en Colombie dans le passé.

Les actes humains des chefs du parti Farc me remplissent d’espoir et d’anticipation.

Quelle est votre contribution personnelle pour que cela se produise ?

MARTÍNEZ : Au-delà des mots, avec mes actions en donnant un exemple de prudence et de modération. En étant réfléchi et en ne croyant pas que je suis le seul propriétaire de la vérité ou de la justice. Si quelque chose a nui à cet accord de paix, c’est la polarisation laissée par l’ancien président Santos. Nous en avons fait une question qui nous divise tellement. Mais si nous regardons cela d’un point de vue humain, il est très important que nous nous arrêtions, que nous écoutions autour de nous et que nous apprenions davantage les uns des autres.

Il faut démystifier les anciens rebelles : j’avais l’habitude de les voir dénués d’âme, de conscience et finalement inhumains. Même la démobilisation a été politisée et théâtrale, les actes humains des chefs du parti Farc me remplissent d’espoir et d’anticipation. Je ne veux pas me priver de l’espoir qu’un jour nous comprendrons que nous ne pouvons pas nous détruire entre nous. Nous en sommes tous là maintenant. Ómar et moi n’allons pas nous entretuer.

RESTREPO : Ma contribution est de comprendre que les changements dont la Colombie a besoin doivent être apportés d’une manière différente. J’essaie de le faire au Congrès et au sein de notre parti politique, ainsi qu’en appelant les anciens combattants à continuer à s’unir autour de la paix. Les idées que nous avions l’habitude de défendre avec des armes, nous les défendons maintenant par des voies légales.

J’ai le sentiment que même en cas de crise, comme avec le réarmement de Márquez, les gens se rassemblent et défendent encore plus l’accord de paix. Parce qu’il y a dix ou quinze ans, il y avait des morts violentes tous les jours. Nous voyons encore des problèmes dans plusieurs régions aujourd’hui, mais les gens voient que les conditions se sont améliorées et que nous avons mis fin au conflit. Si le gouvernement tient parole dans la mise en œuvre de l’accord, nous parviendrons à le terminer complètement.

Cinquante-trois années de confrontation nous ont permis de constater que le conflit armé n’avait ni progressé ni reculé. Nous sommes tombés dans un cercle vicieux qui n’a causé que des désastres.

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