Sans information, pas de réconciliation

Burkina Faso: une vingtaine d'hommes de troupe jugés dans un procès lié au putsch manqué de 2015

Burkina Faso: une vingtaine d'hommes de troupe jugés dans un procès lié au putsch manqué de 2015©François Guillot/ AFPDes Burkinabè manifestent le 18 septembre 2015 devant leur ambassade à Paris contre le putsch manqué à Ouagadougou
4 min 47Temps de lecture approximatif

Au Burkina Faso, 27 membres de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP), qui avait tenté un coup d’Etat en septembre 2015, une année après la chute du président Blaise Compaoré, comparaissent depuis décembre 2016 devant la justice militaire. Jugés avec deux civils, ils sont accusés d’avoir participé, en décembre 2015, à un plan visant à faire évader leurs frères d’armes détenus depuis l’échec du putsch. Très suivi, ce premier procès lié à la tentative de coup d’Etat constitue un test pour la justice burkinabè, même s’il ne met en cause que de petits poissons.

En uniforme, les 27 soldats sont groupés sur les bancs des accusés, dans la salle du Tribunal militaire de Ouagadougou. A moitié avachis, bras croisés sur le ventre et jambes étendues, certains plaisantent, d’autres somnolent tandis que d’autres encore sont concentrés. Avec eux, comparaissent deux civils. Agés pour la plupart de moins de 30 ans, ces 27 membres de l’ex-RSP, presque tous des hommes de troupe, sont athlétiques.

Selon l’accusation, ils auraient participé, en décembre 2015, à un complot visant à libérer leur chef, le général Gilbert Diendéré, et remettre en place le RSP. Depuis l’échec de son coup, en septembre 2015, le puissant commandant du RSP est écroué à la Maison d’arrêt et de correction des Armées (Maca), la prison militaire, tandis que son unité a été dissoute.

L’accusation qui pèse contre ces soldats de Diendéré est très lourde car ils risquent la peine de mort. Ainsi la salle d’audience ne désemplit pas depuis l’ouverture du procès. Journalistes et autres observateurs se bousculent, croisant souvent des femmes avec des enfants sur le dos : compagnes ou sœurs des accusés.

- Caporal Coulibaly Dramane ?, interpelle le juge du tribunal militaire.

- Présent !, répond le soldat, premier accusé à la barre, ce 6 janvier.

Il décline nom, prénom, matricule, date de naissance, lieu de naissance, identité de ses parents… Le tribunal lui explique qu’il est poursuivi pour « association de malfaiteurs ». D’autres sont accusés de détention illégale d’armes à feu et de munitions de guerre qu’ils n’ont pas restituées.

- Avez-vous quelque chose à dire ?, tonne le juge - président.

- Non !

- Comment ça, vous ne reconnaissez pas ?

- Non !

- Vous avez participé à une réunion ?

- Affirmatif ! Au mois de décembre (2015), il y a eu une rencontre chez le caporal Madi Ouedraogo. J’ai garé ma moto devant la porte. Je me suis assis pour écouter. Après, je suis rentré chez moi.

Jour après jour, le procès tourne autour de réunions. Les accusés ne nient pas être allés chez Madi Ouedraogo. Mais certains déclarent y être passés par hasard tandis que d’autres expliquent qu’ils allaient récupérer des affaires ou du bétail abandonnés lors la prise de leur camp par le reste de l’armée. Ainsi, le caporal Bontogo Yemdaogo explique qu’il voulait récupérer « deux boeufs, quatre moutons, une TV écran plat et une bouteille de gaz ».

Un sorcier pour libérer le général Diendéré ?

Mais le parquet soutient, sur la foi d’un enregistrement, que c’est là que fut ourdi le complot. Les accusés sont unanimes: l’idée a uniquement été suggérée mais personne n’y a adhéré. Madi Ouédraogo « a dit qu'il voulait qu'on aille libérer le général et attaquer la poudrière. On était trois. Je n'ai rien dit et je suis parti », déclare ainsi le caporal Alexis Mambonné, à l’audience du 6 janvier. Un autre caporal affirme à la même audience que Madi Ouedraogo voulait « chercher des solutions pour libérer les généraux » Gilbert Diendéré et Djibril Bassolé. Général de gendarmerie et ancien ministre des Affaires étrangères, ce dernier est une personnalité de premier plan de l’ère Compaoré. « Peut-être qu’il allait partir voir un wak-man » (sorcier), essaye de supputer le caporal. 

Tous renient une large part de leurs déclarations aux gendarmes ou au juge d’instruction. Ils affirment avoir été victimes de pressions ou ne pas savoir ce qu’ils signaient parce qu’analphabètes.

Mais le commissaire du gouvernement, Alioun Zanré, demande pourquoi aucun d’entre eux n’a dénoncé ce projet. Comme les autres participants à ces réunions, le caporal Dramane Coulibaly répond que le projet de libérer Diendéré, « c’était quelque chose d’inutile, d’impossible ». Bref, « ça n’avait pas d’importance. Je n’ai pas pris ça en considération ». D’ailleurs, le cerveau présumé, le caporal Madi Ouedraogo, n’est qu’un « tringlot », un simple chauffeur qui ne pouvait mener une opération d’une telle envergure.

L’accusé principal comparaît

Le 11 janvier, arrive en dernier, Madi Ouedraogo, principal accusé. Son nom est revenu sans cesse. Il a un petit calepin devant lui, pour ne rien oublier.  On le sent bouillir, il est offensif. Pour réfuter la thèse du complot, il invoque un autre complot. Il explique qu’en pleine transition, le Premier ministre de l’époque, le général Isaac Zida, ancien numéro 2 du RSP, avait voulu s’emparer du pouvoir en montant un commando « pour tuer Salif Diallo, l’actuel président de l’Assemblée nationale, ainsi que les généraux Djibril Bassolé et Gilbert Diendéré ». Madi Ouedraogo indique avoir refusé et « fait échec à sa révolution ». En représailles, le Premier ministre, qui se trouve être son oncle, a « juré soit de m'éliminer soit de me faire croupir en prison ». Voilà pourquoi, poursuit-il, des éléments proches d’Isaac Zida lui ont fait lire pendant une réunion une feuille de papier où il était question de la libération des généraux. « On m’a dit d’émettre l’idée, voir quelle serait la réaction des gens. Ils se sont fâchés et sont partis ». Mais Madi Ouedraogo était enregistré et les arrestations n’ont pas tardé.

Le commissaire du gouvernement s’emporte : « C’est malsain lorsqu’on nourrit un tel projet monstrueux de se faire passer pour la victime. (…) Plus vous mentez, plus vous irritez les gens ». Sur sa chaise, Madi Ouedraogo se balance un peu. Il inspire, renverse la tête vers l’arrière et regarde le plafond. Son avocat, Michel Traoré, vient à la rescousse : « Ce dossier a manqué d’instruction et d’enquête préliminaire. Il s’agit d’une manipulation du début à la fin ».

Mais Isaac Zida n’est pas là pour réagir à ces accusations. Soupçonné de corruption, le général vit au Canada et refuse de rentrer. Il est maintenant considéré comme un déserteur en temps de paix. Les avocats réclament alors l’audition de Claude Ido, l’homme qui aurait enregistré une des réunions. Le juge rejette la requête. La défense suggère alors d’entendre les généraux Gilbert Diendéré et Pingrenoma Zagré (ancien chef d’Etat major). Le parquet n’y voit pas d’inconvénient. Pas nécessaire, tranchera finalement le tribunal à l’audience du 11 janvier, avant de suspendre le procès jusqu’au lundi 16 janvier. D’ici là, les parties sont invitées à mettre la dernière main sur leurs réquisitions et plaidoiries.

Partager
Abonnez-vous à la newsletter