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CPI : la stratégie de l'accusation contre Gbagbo

CPI : la stratégie de l'accusation contre Gbagbo©DR/SMManifestants pro Gbagbo devant la Cour
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   Pour la Cour pénale internationale souvent contestée notamment en Afrique, le procès de l'ancien chef d'Etat ivoirien et de son ministre et chef des "patriotes" Blé Goudé est le plus important de son histoire. L'accusation a précisé ses charges à l'ouverture du procès, expliquant que ce n'était pas la population de Côte d'Ivoire en procès mais deux hommes qui ont tout fait pour rester au pouvoir. Compte-rendu d'audience.

 

Lorsque le juge-président lui demande s’il comprend les charges au premier jour du procès le 28 janvier, Laurent Gbagbo semble ailleurs, chausse tranquillement ses écouteurs pour entendre l’interprétation, puis confirme. Sans surprise, l’ex président de la Côte d’Ivoire plaide « non coupable », suivi de son co-accusé, Charles Blé Goudé, qui fut son éphémère ministre de la Justice. Le procès le plus important de l’histoire de la Cour pénale internationale (CPI) est ouvert. Les deux hommes sont accusés de crimes contre l’humanité pour les attaques de civils, les meurtres, les viols et les persécutions. Les forces armées ivoiriennes, appuyées par des milices et des mercenaires, auraient ciblé les partisans d’Alassane Ouattara, déclaré vainqueur d’une élection controversée. Il ne s’agit pas de revenir sur le résultat des élections, a déclaré d’entrée Fatou Bensouda. La procureure gambienne prévient qu’il ne s’agit pas d’un procès politique, que « les charges ne sont pas portées contre la population de la Côte d’Ivoire » mais contre deux hommes, qui, avec d’autres, auraient fomenté un plan pour permettre à Laurent Gbagbo de conserver le pouvoir « par tous les moyens, y compris les crimes. » Un procès comme un message « à tous ceux qui complotent pour se hisser au pouvoir ou s’y maintenir en usant de la force ». (Lien avec la vidéo de la CPI)

Le chaos ivoirien

En 2010, la Côte d’Ivoire « a sombré dans le chaos », enchaine la procureure, assurant que « ce sont les discours de division prononcé par monsieur Gbagbo et ses proches » qui ont suscité ce chaos. L’ex-président aurait posé « les fondations du recours à la violence », assure-t-elle. D’abord passif, l’accusé semble alors ne plus perdre une miette des mots de la procureure et nie d’un mouvement de tête. Pour Mme. Bensouda, « si la politique venait à lui faire défaut, la violence pouvait, elle, être utilisée. » Quant à son co-accusé, Charles Blé Goudé, par ses discours « haineux », « il a manipulé » la jeunesse et « identifié les partisans d’Alassane Ouattara comme les ennemis ». L’accusation compte s’appuyer sur 138 témoins, dont des victimes, des experts, des membres des Nations unies, et des insiders.

Chargé de conduire le procès pour l’accusation, Eric McDonald aborde le fonds du dossier. Cartes à l’appui, il évoque les 38 incidents à Abidjan, pour montrer le caractère généralisé des violences « qui n’étaient pas spontanées ». L’accusation a retenu cinq d’entre eux : la répression d’une marche vers la Radio-télévision ivoirienne (RTI) le 16 décembre 2010, d’une manifestation dans le quartier populaire d’Abobo puis son bombardement en mars 2011, et des tueries commises à Yopougon. Le procureur a détaillé les circuits hiérarchiques et pour expliquer la mise en place du « plan commun », dont il estime que les prémices remontent au début des années 2000, il s’est notamment appuyé sur le registre des visites à la présidence - l’une de ses quelques 5000 pièces à conviction - tentant de montrer qu’à chaque étape clé de la crise, Charles Blé Goudé rencontrait Laurent Gbagbo pendant de longues heures, en présence de responsables militaires. Suite à ces rencontres, il appelait, dans ses discours, la jeunesse à se mobiliser. « Il a donné des ordres de type militaire à une génération de jeunes », assène Eric McDonald. Dans le box des accusés, Charles Blé Goudé ne manque pas une parole et prend des notes. En juin 2013, les juges avaient demandé à l’accusation de revoir son dossier contre Laurent Gbagbo, refusant de le renvoyer en procès. A l’époque, la thèse de l’accusation était vidée de tout contexte et reposait sur quelques événements, comme ce fut le cas de la majorité des affaires engagées jusqu’ici par la Cour. Cette fois-ci, le procureur n’a pas fait l’impasse, remontant l’histoire ivoirienne aux années 2000 et évoquant la progression de la rébellion, qui en septembre 2002, avait fait une tentative de coup d’Etat. Laurent Gbagbo, qui livre dans ce procès une bataille pour l’histoire, en contestera sans doute l’interprétation. Pour Eric McDonald, les victimes ont été ciblées sur des critères non seulement politiques mais aussi ethniques et religieux, provoquant les protestations des supporters des deux accusés assis dans la galerie publique, séparée par une vitre de la salle d’audience. Au second jour d’audience, l’accusation a cédé la place à la représentante des 726 victimes, Paolina Massida. Des victimes qui « cohabitent toujours avec leurs bourreaux », et pour lesquelles, « déçues de la justice en Côte d’Ivoire, la CPI reste leur seul espoir d’obtenir justice ». A la suspension des audiences, une trentaine de supporters des deux accusés ont entonné, poings levés ou la main sur le cœur, l’hymne ivoirien, tandis que Laurent Gbagbo les saluait de la main.

 

 

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