Sans information, pas de réconciliation

Côte d'Ivoire : la stratégie de la défense de Gbagbo devant la CPI

Côte d'Ivoire : la stratégie de la défense de Gbagbo devant la CPI©ICC/CPICharles Blé Goudé à l'audience
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En guise de défense, les avocats de Laurent Gbagbo ont choisi l’attaque. Contre son successeur l’actuel président ivoirien, Alassane Ouattara, qui « voulait s’emparer du pouvoir par la force ». Et contre la France, qui « a préparé en sous-main, depuis longtemps », la chute de Laurent Gbagbo. Son co-accusé, Charles Blé Goudé a, lui, choisi de contrer le portrait dressé par le procureur.

A celui qui « lançait les mots d’ordre contre ceux perçus comme les partisans d’Alassane Ouattara », il a opposé le portrait d’un homme de paix. Enfin, l’un comme l’autre ont dénoncé la vision « simpliste » du substitut du procureur, Eric McDonald, sur la crise. Si l’accusation a admis que depuis la partition du pays suite à la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, des crimes ont été commis dans les deux camps, elle n’a en revanche pas fait état des forces en présence et de leurs actions respectives sur la période des crimes reprochés, du 27 novembre 2010 au 12 avril 2011.

L’ex président ivoirien et celui qui fut son ministre de la Jeunesse sont poursuivis pour crimes contre l’humanité commis suite à la présidentielle de novembre 2010. Le procureur va désormais appeler le premier de ses 138 témoins à la barre.

 

Laurent Gbagbo a-t-il ciblé des civils ou des combattants ?

C’est le point central de la défense de Laurent Gbagbo. L’ex-président n’aurait jamais ciblé des civils. Les Forces de défense et de sécurité, forces régulières ivoiriennes, n'étaient pas face à des militants pacifiques marchant vers la radio-télévision ivoirienne (RTI), le 16 décembre 2010, comme l’accuse le procureur, mais face à des émeutiers. En déployant l'armée et la police, Laurent Gbagbo ne faisait que son devoir, selon ses avocats, face à une rébellion, des combattants.La répression de cette manifestation aurait fait des dizaines de morts.

 

Sans le soutien du « Burkina Faso, les Forces nouvelles n’auraient pas pu être aussi puissantes » a asséné Jennifer Naouri, qui travaille pour la défense de l'ancien Président, assurant que le pays « est le bras armé de la France dans la région ». Les avocats se sont largement étendus sur le rôle de la France, passant rapidement sur la colonisation, l’indépendance, puis le soutien à Alassane Ouattara, jusqu’à la crise de 2010. Le tombeur de Laurent Gbagbo aurait été « en liaison avec les stratèges militaires français pendant toute la durée de la crise », a assuré maître Emmanuel Altit. « Une noria d’avions militaires français a livré des armes lourdes » aux forces pro-Ouattara en février et mars 2011. Et « les forces spéciales françaises ont organisé l’offensive de mars 2011 ». C’est elles « qui ont nettoyé le terrain pour les forces pro-Ouattara », lors de leur descente vers Abidjan, dit l’avocat. L’arrestation de Laurent Gbagbo, le 11 avril, par les forces de son prédécesseur a été possible grâce au soutien de l’armée française, ajoute-t-il. Les avocats ont aussi contesté l’existence d’un plan, que Laurent Gbagbo aurait mis en œuvre avec ses proches, pour conserver le pouvoir « à tous prix ». Pour la défense, Dov Jacobs a dénoncé « l’authenticité douteuse » du registre des visites à la présidence, une pièce clé du procureur, ajoutant que des « membres des services spéciaux faisaient main basse sur l’ensemble des archives » lors de la prise de la présidence.

Le registre des visites, pièce clé de l’accusation

La défense de Charles Blé Goudé a, elle aussi, ciblé le registre. Mais pour affirmer que selon celui-ci, Charles Blé Goudé ne se serait rendu à la présidence que 18 fois en 106 jours. Puis que le 1er décembre, Guillaume Soro, le chef des Forces nouvelles, a lui aussi été reçu, comme d’autres, dont l’accusé. Pour maître Alexander Knoops, « c’est Guillaume Soro lui-même qui a la veille de la marche vers la RTI a donné l’ordre d’utiliser la violence » et qu’elle n’était pas pacifique. Les avocats se sont s’attachés à démontrer que par ses discours, Charles Blé Goudé, était « un homme de justice », qui « voulait le dialogue », diffusant des extraits vidéo de discours prononcés au cours des dix dernières années. Charles Blé Goudé avec la communauté musulmane à Gagnoa, avec Guillaume Soro, appelant à l’unité des Ivoiriens. « Peut-être le procureur a-t-il érigé des modes d’expression démocratiques en crimes contre l’humanité ? » demande maître Clédor Ly regrettant qu’il n’y ait « pas de vidéos du procureur montrant des jeunes de Charles Blé Goudé commettre des violences ».

Conflit ethnique et religieux

Ils ne sont plus qu’une poignée de fidèles, à écouter l’accusé, depuis la galerie publique. « Les populations civiles et moi, nous avons choisi la voie démocratique » assure-t-il, sûr de son charisme. « Laurent Gbagbo ne m’a jamais envoyé pour aller commettre des crimes », ni « pour inviter des jeunes à aller commettre des crimes » lance l’accusé, un pin’s du Congrès panafricain pour la Justice et l’égalité des peuples (Cojep) agrafé à son costume. Un instant, l’accusé prend ses distances, avec l’ancien président. « La Côte d’Ivoire a-t-elle eu des leaders politiques qui ont recouru aux discours bellicistes ? » demande-t-il avant de répondre par l’affirmative, disant avoir voulu conduire à la même table Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Il assure avoir agi en démocrate. « En 2010, c’est le Conseil constitutionnel qui a rendu la décision qui rendait vainqueur le président Laurent Gbagbo, ce n’est pas moi », lance celui qui veut se poser en homme « respectueux des lois de mon pays » auxquelles il n’a fait que se « soumettre ». Charles Blé Goudé assure ensuite que « Laurent Gbagbo n’a pas sa place en prison », faisant de l’ex président « une chance pour la réconciliation ». Tout au long des plaidoiries, les avocats ont fustigé l’accusation et la représentante des victimes pour avoir voulu placer la crise ivoirienne sous un prisme ethnique et religieux.

 

 

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