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La vie sans protection de mère KRA, « témoin protégé » du Tribunal pour le Rwanda

Au Rwanda, ils sont un millier de « témoins protégés » de l’ex-Tribunal pénal international pour le Rwanda. Parmi eux, le sentiment d’abandon domine souvent. Comme chez mère KRA qui vit repliée sur elle-même dans une misérable masure où elle ne voit plus personne et s’étonne d’avoir soudain cédé à nous recevoir. « Pourquoi ai-je témoigné ? » se demande-t-elle.

La vie sans protection de mère KRA, « témoin protégé » du Tribunal pour le RwandaPlus de vingt ans après son témoignage, en faveur d'un accusé du Tribunal international pour le Rwanda, le témoin protégé "NMA" n'a pas réapparu. Le fait de témoigner dans une affaire de génocide « vous place dans une perpétuelle insécurité », raconte un autre témoin, "JKZ", qui connaissait le disparu. © AFP
8 min 18Temps de lecture approximatif

Ce n’est pas facile d’aller chez mère KRA*. On ne peut y accéder que par un seul sentier tortueux qui se faufile et serpente entre les habitations du Mont Jali, le plus haut contrefort de Kigali, la capitale rwandaise, dont la montée des flancs raides vous coupe le souffle. En cette fin janvier 2020, la jeune Maria, nom d’emprunt de cette fille de KRA née d’un viol pendant le génocide en 1994, marche devant et tient fermement la main du visiteur. « Evite de regarder derrière toi, cela te donnerait le vertige ! »

On grimpe plutôt qu’on marche, d’ailleurs. « Attention aux escaliers ! », avertit Maria. Il s’agit de sacs remplis de sables, alignés pour aider à escalader de nombreux obstacles, avant d’accéder, enfin, à leur masure. Un deux-mètres-sur-trois, adossé à un talus d’où suinte l’eau de pluie. Un faux-pas et on tomberait en contrebas sur les toits aux tôles rouillées de maisonnettes entassées à qui mieux-mieux, ou on s’écraserait contre d’énormes rocs mis à nu par l’érosion continue des pluies torrentielles et des eaux ménagères. Ces maisons où se retrouvent la gente pauvre et les laissés-pour-compte, un maire de Kigali les avait un jour appelées « des nids d’oiseau » condamnés à disparaître. Pour mère KRA, vivre ici n’a pas été un choix.

Une écharpe grise enserre et immobilise son omoplate et le bras gauche fracturé. Sa jambe droite malade, aussi grosse et insensible qu’un tronc d’arbre, l’a dernièrement trahie tandis qu’elle descendait pour une course vitale. « Pourquoi ai-je survécu au génocide ? », murmure mère KRA entre deux sanglots. Repliée sur elle-même, elle ne voit plus personne et s’étonne qu’elle ait aujourd’hui cédé à recevoir quelqu’un. Minée par la pauvreté, la maladie et le mal-être, mère KRA, 53 ans, égrène au quotidien un chapelet de lamentations : « Pourquoi ai-je eu des enfants ? Pour souffrir moi-même et leur léguer la souffrance ? Pourquoi ai-je témoigné ? Seulement pour faire condamner des Hutus génocidaires et être exposée aux représailles ? »

Un sentiment d’abandon

En 1997, mère KRA était témoin dans l’affaire Akayesu, premier procès pour génocide se tenant devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé par l’Onu et installé à Arusha, en Tanzanie. Elle fait partie de « ces braves femmes qui ont rompu le silence, fait fi de leur pudeur et aidé l’histoire à condamner le viol », comme crime de génocide, selon les termes de Naphtal Ahishakiye, secrétaire exécutif d’Ibuka, un collectif rwandais des associations de survivants du génocide. Le Rwanda était alors la cible d’attaques d’assaillants infiltrés qui visaient notamment les survivants et surtout les témoins du génocide perpétré contre les Tutsis entre avril et juillet 1994. Mère KRA fait alors l’objet de plusieurs menaces de mort. « Toi, nous te réservons une mort lente et bien stylée ! Nous allons te couper le nez, les mains, les pieds (…) et comme ça tu ne vas plus nous accuser », menacent les tracts qui lui sont adressés.

Le TPIR lui propose une relocalisation en Tanzanie, raconte-t-elle, mais elle ne peut se plier à cette mesure qui l’aurait contrainte à abandonner à eux-mêmes une petite sœur et quelques neveux et nièces orphelins, recueillis dans la foulée du génocide. Le TPIR lui paie, du coup, une année de loyer à Kigali, la capitale rwandaise. Mais après cela, mère KRA va se sentir abandonnée, sans autre alternative que l’errance. « Je me retrouve ici, où je vis de rien dans ce trou pas très cher et où personne ne me connaît. » Tout cela, regrette-t-elle, « parce que le TPIR m’a menti avec ses promesses mielleuses » d’assistance et de protection. Et parce que de l’Etat rwandais, cette rescapée « solitaire », qui vit « de pleurs et de rien », n’espère plus rien non plus.

Même l’Unité de protection des victimes et témoins (VWPU en anglais), au Parquet général de son pays, ne la connaissait pas et vice-versa. Quand, par un heureux hasard, mère KRA a su que cette unité existait, elle s’est heurtée à un rejet, car, lui aurait-on répondu, « elle a plaidé son cas dans un media local au lieu d’aller les voir ». 

Témoin protégé du TPIR (Rwanda) vu de dos
En 1997, mère "KRA" était témoin dans l’affaire Akayesu, premier procès pour génocide devant le tribunal d'Arusha, en Tanzanie. Elle fait partie de « ces braves femmes qui ont rompu le silence et aidé l’histoire à condamner le viol », dit un responsable de l'association de survivants Ibuka. © Emmanuel Sehene Ruvugiro

« Cette protection, ce ne sont que des mots »

Depuis sa fermeture en 2015, le TPIR a été remplacé par le Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI), dont l’une de ses deux divisions est basée à Arusha. Sur près de 2 200 témoins qui ont déposé devant le TPIR, quelque 1500 « témoins protégés » bénéficient aujourd’hui d’une assistance du MTPI, certains des témoins étant décédés, selon Ousman Njikam, responsable des relations extérieures du Mécanisme. Près de 88 % de ces 1500 témoins ont entre 35 et 70 ans et 23% sont des femmes. Ils vivent dans plus de 50 pays à travers le monde. Selon le site du Mécanisme, quelque 995 d’entre eux sont enregistrés à la clinique du Service d’appui et de protection des témoins, à Kigali, qui relaie la division du MTPI à Arusha. Sur le site du Mécanisme, on peut aussi lire que « le soutien aux victimes de violences sexuelles » - comme KRA – « constitue un élément clé pour parvenir de façon plus générale à la guérison et à la réconciliation ». 

Mais d’anciens témoins ne sont pas tendres au sujet des relations entre eux et la structure de l’Onu. « Ils nous avaient promis tout le meilleur, surtout en matière de sécurité et de bien-être », regrette TEG, qui a témoigné dans le procès de Georges Rutaganda, un ancien vice-président national des milices Interahamwe, condamné à perpétuité par le TPIR et mort en prison au Bénin. « Mais ils ne s'inquiétaient pour nous qu'avant et pendant les audiences. Et de retour à l'aéroport de Kigali, ce fut le dernier adieu. Pensez-vous qu'ils savent, ou se soucient où et comment nous sommes aujourd'hui ? »

« Cette protection, ce ne sont que des mots, rien que des mots », assène avec amertume KYT, une dame qui a témoigné dans plusieurs procès, dont celui de Juvénal Kajerijeri, condamné à 45 ans de prison. Elle se souvient des menaces et de l’insécurité qui l’avait conduite, à son retour d’Arusha, à une vie d’errance.

Pas de trace de NMA, témoin à décharge

Le témoin JKZ a déposé à charge devant le TPIR, dans le procès d’un ancien procureur, Siméon Nshamihigo, qui sera condamné à 40 ans de prison pour génocide. Le fait de témoigner dans une affaire de génocide « vous place dans une perpétuelle insécurité », raconte-t-il. JKZ affirme avoir dû fuir sa région après des menaces d’amis et parents du condamné. Mais il ne fut pas le seul, précise-t-il. Le témoin NMA, explique JKZ, a eu la « malencontreuse idée de déposer en faveur » de Nshamihigo. Aujourd’hui, plus de 20 ans après le témoignage de NMA au TPIR, on a perdu sa trace. A-t-il toujours peur de réapparaître dans sa région de Rusizi, où vivent surtout les familles victimes des actes génocidaires de Nshamihigo ? NMA, lui-même condamné par la justice classique et détenu pour génocide, attendait son procès en appel au moment de sa déposition. Mais, par la suite, il a été transféré, jugé et acquitté par une juridiction gacaca de chez lui, à Cyangugu, au sud-ouest du pays. Libéré, il sera non seulement la cible d’un embargo social mais aussi de menaces de tous genres et de tous bords : sa propre femme, dit-on, l’aurait rejeté et dépossédé de tous ses biens, avec la bénédiction des autorités locales. Dans son milieu, il était de notoriété publique qu’il avait pris la défense de l’ancien substitut du procureur devenu, selon la branche locale d’Ibuka, « l’un des cerveaux du génocide à Cyangugu ».

« Déposer à charge ou à décharge, reconnaît JKZ, vous aliène les membres de la communauté selon leur choix entre la victime et le bourreau qui, dans leur subconscient, représentent respectivement le bien et le mal ».

Responsabilité de l’Onu, responsabilité de l’État

Njikam affirme de son côté que le Mécanisme de l’Onu « maintient un contact permanent avec les témoins et compte sur la coopération des États membres où résident les témoins pour assurer le suivi de leur protection et de leur soutien ». Car finalement qui, de l’Etat Rwandais ou du tribunal onusien, est responsable de la protection de ces témoins ? En juin 2019, cette question était au menu d’une conférence de presse animée par Jean-Bosco Mutangana, alors procureur du Rwanda, et Serge Brammertz, procureur du MTPI. Ils étaient unanimes pour affirmer que « pour tout témoin dont il s’avère qu’il est objet de menaces et d’insécurité, des mesures de protection sont prises pouvant aller jusqu'à la relocalisation du témoin en question ».

Le Rwanda a toujours soutenu que la protection de ses citoyens lui incombe. C’est ainsi que la protection des témoins revient à la VWPU, incorporée à son Parquet général. « Bien sûr que leur sécurité, en tant que citoyens rwandais, c’est notre responsabilité », souligne le responsable de l’unité, Théoneste Karenzi, « mais nous n’en avons ni la liste, ni ne les connaissons même pas, étant donné que nous n’avons eu aucun rôle pour les recruter », exception faite de ceux figurant dans des procès où le parquet national a joué un rôle direct.

Selon le responsable de la VWPU, les procès liés au génocide – dont ceux devant les juridictions populaires gacaca qui ont jugé plus d’un million d’individus à travers tout le pays – ont connu un nombre considérable de témoins, dont la plupart de ceux qui ont déposé dans les procès d’Arusha. Au regard de ce nombre de témoins à protéger, le pays a opté pour le système de « protection par la communauté », avec un comité incluant le responsable d’Ibuka dans chaque district. Selon Karenzi, l’Unité n’interviendra auprès du Mécanisme que pour des problèmes spécifiques et jugés sous la responsabilité directe de ce dernier, comme celui d’une subornation de témoins.

Au gré du vent

Naphtal Ahishakiye, secrétaire exécutif d’Ibuka, organisation qui a toujours été très critique envers le tribunal de l’Onu, en vient à fustiger le fait que ces témoins croient que ce tribunal de l’Onu leur doive encore quelque chose. « Qu’espèrent-ils encore avoir de cette juridiction ? Fini les bonnes paroles, un peu d’argent qu’on leur donnait dans le temps pour susciter leur intérêt à faire des dépositions ! Ils ne sont plus utiles à rien. Elle a obtenu d’eux ce qu’elle voulait, maintenant ils ne lui sont plus utiles », conclut-il.

Avec le confinement imposé par le Covid-19, la clinique du MTPI à Kigali dit penser à ses bénéficiaires et patients du VIH/SIDA éligibles aux antirétroviraux et au soutien alimentaire. Mais comment retrouver mère KRA pour qui Ibuka dit penser à une relocalisation définitive et avec laquelle la VWPU dit vouloir renouer le contact ? Personne ne sait « où habite l’oiseau migrateur », lance souvent mère KRA, entre deux larmes. « Je déménage au gré du vent », soupire-t-elle, le 20 mai dernier, au téléphone. « Le vent, pour moi, c’est quand je suis chassée pour loyer impayé, mais c’est aussi quand un bienfaiteur m’offre ou me paie un logement. Le vent, c’est vers les quartiers pauvres où je peux trouver de petits emplois domestiques. »


* Tous les noms des témoins interrogés ont été remplacés, sur leur demande, par un pseudonyme. Celui-ci n’est pas le nom de code que leur avait attribué le TPIR.

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