La justice doit être vue pour être rendue
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L'ombre du président Deby plane sur le procès de son prédécesseur Habré

L'ombre du président Deby plane sur le procès de son prédécesseur Habré©UK Foreign Officele Président du Chad Idriss Deby
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Le nom de l'actuel président tchadien Idriss Deby promet de revenir très souvent au spectaculaire procès de son prédécesseur Hissène Habré, qui s'est ouvert le lundi 20 juillet à Dakar, au Sénégal.

L'actuel homme fort de N'Djamena n'a pas été inculpé dans le dossier mais il est souvent cité comme complice présumé de son ancien patron.

L'ancien chef de l'Etat tchadien, dont le procès a été ajourné mardi au mois de septembre, après la commission d'office de trois avocats, est poursuivi pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et actes de torture perpétrés sous son régime.

En exil au Sénégal depuis plus de 20 ans, Hissène Habré, aujourd'hui âgé de 72 ans, est détenu depuis juillet 2013 dans une prison de Dakar.

Il est jugé  par les Chambres africaines extraordinaires (CAE), un tribunal spécial créé au sein de la justice sénégalaise par un accord entre Dakar et l'Union africaine (UA) avec pour mandat de connaître des violations graves du droit international humanitaire commises au Tchad sous son régime, de 1982 à 1990.

Selon l'accusation, il existe des preuves de chaînes de commandement liant l'ancien président aux exactions perpétrées par sa redoutée police politique, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) dont les victimes sont estimées par les organisations des droits de l'homme à environ 40.000 morts.

Mais certains juristes à Dakar, comme le bâtonnier Mbaye Guèye, pensent que justice n'aura pas été rendue sur cette sanglante période de l'histoire du Tchad si tous les suspects, y compris l'actuel chef de l'Etat, ne sont pas traduits en justice.

Après avoir remercié l'Union africaine (UA) et le gouvernement sénégalais pour l'organisation du procès d'Hissène Habré, qui était attendu par les victimes depuis plus d'une vingtaine d'années, Maître Mbaye Guèye a déploré lundi, en termes à peine voilés, la non-inculpation d'Idriss Deby. Ce dernier était à l'époque des faits, chef d'état-major de l'armée.

 « Pour des faits qui couvrent une période de presque dix ans, qui ont connu des dizaines de milliers de morts, on ne vous a renvoyé qu'une seule personne. Tous les autres inculpés sont finalement passés entre les mailles du filet de la justice par la seule volonté d'un homme qui, lui-même, devrait comparaître car, il était au-devant des troupes », a déclaré le bâtonnier dans une allocution lors de la cérémonie d'ouverture du procès.

Traduire en justice tous les responsables

Un autre avocat sénégalais, Ousmane Seye, a renchéri, dans un entretien avec la presse à la sortie de la cérémonie. « L'Union africaine n'a pas donné mandat aux Chambres africaines de juger Hissène Habré, elle leur a donné mandat de juger des faits, des crimes commis au Tchad entre 1982 et 1990. Or ces faits impliquent une multitude de personnes dont certaines suivent ce procès, assises confortablement dans des fauteuils au Tchad », a déploré Maître Seye, citant nommément le président Idriss Deby.

Dans un communiqué publié plus tôt dans la journée, Amnesty International, qui a longtemps lutté aux côtés des victimes de concert avec d'autres organisations comme Human Rights Watch (HRW) et la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), exprimait un souci similaire. « Le président tchadien actuel, Idriss Deby, n'a pas été inculpé par les Chambres africaines extraordinaires alors qu'il a été chef d'état-major de l'armée sous le régime d'Hissène Habré. Les recherches menées par Amnesty International indiquent que des soldats sous ses ordres pourraient avoir commis des massacres dans le sud du Tchad en 1984 », faisait remarquer l'organisation. « La prochaine étape pour les autorités tchadiennes consiste à veiller à tout mettre en œuvre pour déférer à la justice les responsables présumés des crimes de droit international commis quand Hissène Habré était au pouvoir »,déclarait, dans le communiqué, Gaëtan Mootoo, chercheur sur l'Afrique de l'Ouest à Amnesty International, qui a travaillé sur le Tchad durant la présidence d'Hissène Habré.

Pour ce militant des droits de l'homme, « le Tchad ne pourra rompre avec son passé tragique que s'il fait en sorte de traduire devant des tribunaux civils tous les responsables des très nombreux crimes de droit international et violations des droits humains. S'il ne satisfait pas entièrement à cette exigence, cela reviendra à faire savoir que ces crimes sont effectivement permis».

« Deby a été victime lui-même »

Mercredi, lors d'une conférence de presse à Dakar, le ministre tchadien de la Communication Hassan Sylla Bakari et son collègue de la Justice Mahamat Issa Halikimi, qui s'étaient déplacés pour l'ouverture de ce procès historique, se sont faits les avocats de leur chef. Après avoir décrit Hissène Habré comme « le pire dictateur que l'humanité ait jamais connu », comme « un homme qui pouvait tuer même ses propres parents », le ministre de la Communication a affirmé qu'Idriss Deby Itno « n'a jamais été associé, ni de près, ni de loin, à la Direction de la documentation et de la sécurité, la machine de répression aujourd'hui en cause ». Il a ajouté que le président Deby fait au contraire partie des victimes du régime Habré. « Il a été victime lui-même de cette machine de répression. Il a perdu onze membres de sa famille », a expliqué le ministre.

Son collègue de la Justice a surtout souligné qu'aucune plainte n'avait été portée à ce jour contre son président. « Essayons de ne pas faire d'amalgames », a-t-il demandé, manifestement énervé.

Les deux émissaires de N'Djamena ont enfin assuré que le gouvernement tchadien n'avait pas l'intention d'exercer la moindre pression sur les Chambres africaines extraordinaires, dont il est le principal bailleur de fonds.

 

 

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