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Ombre et brouillard du génocide rwandais au procès de Paris

À l’issue de la troisième semaine du procès pour génocide ouvert devant la cour d’assises de Paris, les accusés rwandais Octavien Ngezi et Tito Barahira, forment deux ombres sortant à grand peine du brouillard des faits, accroché aux collines de Kabarondo, la commune de l’Est du Rwanda dont ils ont été successivement les bourgmestres.

Ombre et brouillard du génocide  rwandais au procès de Paris©Trocaire/flickrMémorial du génocide Kigali
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« Pour quelqu’un qui assisterait à ce procès et qui ne connaîtrait pas le Rwanda, il aurait le sentiment que pas grand chose ne s’est passé dans les premiers jours du génocide à Kabarondo », commentait jeudi Alain Gauthier, le président de la principale association de victimes, le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Si plusieurs premiers témoins de faits ont défilé devant la cour parisienne cette semaine, les débats y sont restés cantonnés aux prémices des grands massacres, s’attachant aux faits et gestes des deux anciens bourgmestres dans les jours qui précèdent, notamment, la tuerie de l’église, en date du 13 avril. Pour l’avocat du CPCR toutefois, Me Michel Laval, les responsabilités se précisent déjà. « On commence à cerner les accusés, à les acculer », estimait-il en fin de semaine.Pour les amateurs de raccourcis, l’âme forte qui œuvre dans l’ombre s’appelle Tito Barahira. Le serpent agile qui se cache dans le brouillard, Octavien Ngenzi. L’autorité naturelle du notable de province, qui mesure son geste et retient son verbe, à côté du pouvoir persuasif du « nouvel homme » au propos empreint de sincérité. Le premier, figure du crocodile immobile en pull vert bouteille. Le second en polo blanc à col ouvert, le front soucieux et concentré sur les échanges. Roland-Garros n’est pas si loin quand à chaque suspension d’audience, les avocats comptent les points. Mais à la reprise, chacun replonge dans le chaos des collines rwandaises après l’attentat du 6 avril 1994. Quand des milliers de fuyards venus du Nord traversent Kabarondo en colonnes, chassés par l’arrivée du Front patriotique rwandais (FPR), pour rejoindre la Tanzanie. Certains volent et peut-être tuent pour survivre. Leur panique attise le poison de la peur dans l’esprit des paysans hutu, qui érigent milices et barrages. D’abord pour lutter contre l’insécurité. Puis tuer, éradiquer. Encore vacillant sur le socle de la preuve, le procès Kabarondo a cinq semaines pleines devant lui pour clarifier les contours d’un récit imprécis. Autant qu’il en sera possible près d’un quart de siècle après les faits, à la lumière d’une preuve exclusivement testimoniale. Sur les faits, devant la cour ou par visio-conférence, une dizaine de témoins ont fait émerger, en touches impressionnistes, le récit de cette histoire commune qui circule dans les mémoires des habitants de la commune. Faisant surgir tour à tour et pratiquement jamais ensemble pour l’instant, les silhouettes dissonantes de ses deux bourgmestres.

« Profession ? » « Agriculteur »

« Profession ? » « Agriculteur ». À la quasi-unanimité, les témoins déclinent ainsi leur métier, et montrent quelques difficultés à loger les événements dans les cases d’un calendrier. Sur une question de son avocate, Octavien Ngenzi rappelle à la cour qu’en 1994, à Kabarondo, « personne n’était relié au réseau téléphonique », que ce soit par une ligne fixe ou par un téléphone portable. Pas même le bureau communal. « Le seul instrument de communication était la poste », jure-t-il. Et la radio, même si tout le monde ne disposait pas d’un poste. La station d’Etat Radio Rwanda était captée. La tristement célèbre RTLM l’était mais de façon moins claire, si l’on en croit les témoins jusqu’ici questionnés sans faillir par le procureur Courroye, qui leur demande avec insistance : « Est-ce que vous écoutiez la RTLM ? »

Avec efforts, les parties s’accrochent à reconstruire le calendrier d’alors. Dans cette bataille des dates, la défense de Ngenzi a pris les avants postes. Dès le 7 avril, lendemain de l’attentat, elle indique que le bourgmestre en titre a réuni les partis politiques locaux. Le 8, va à Rubira, sa cellule d’origine, touchée par une attaque. Le 9, il va à Bisenga, autre cellule touchée à son tour par la violence. C’est là, dit-il, qu’il constate des assassinats massifs et constitue un dossier pour solliciter du préfet l’intervention de la force. Jusqu’au 12 au soir, personne n’a été tué dans le centre de Kabarondo, affirme-t-il aussi. Les premières attaques sont commises en périphérie, et durant cette phase, au volant de la Toyota rouge communale, Ngenzi sillonne les cellules et conduit des blessés au centre de santé ou à l’église de Kabarondo. Le 13, les tutsi réfugiés dans l’église sont attaqués et massacrés. Ce n’est qu’ensuite, à l’orée des grands massacres qu’apparaît la personne de Tito Barahira. Mais devant la cour, les témoins démentent parfois leurs pv d’audition. Ainsi Wellars Murwanashyaka, lui-même condamné pour avoir participé à des attaques, ne peut plus confirmer que l’ancien bourgmestre en était, lors de sa déposition mardi par visio-conférence. « Barahira était là, mais je n’ai pas dit qu’il a participé. » Des attaques lancées dit-il par un certain Mukasa. « Mais que faisait Barahira ? », interroge Courroye. « Il ne faisait rien. Les Mukasa ont lancé l’attaque et il se trouvait qu’il était là. » Le témoin suivant, également détenu à Kigali pour sa participation au génocide dans la commune, fera une déposition initiale des plus concises : « Je n’ai rien à dire. Je ne connais pas ces personnes. » Il n’a pas vu Barahira. N’a pas entendu parler de l’attaque contre l’église de Kabarondo.  

« Il a donné le ton »

Puis il y a ces « actes » et ces paroles symboliques, difficiles à fixer dans le temps, que des témoins jugent importants dans le basculement des événements. Cette histoire des vaches par exemple, dont un témoin venu du Rwanda pense qu’elle donne le feu vert au déclenchement des massacres de Kabarondo. Les gens de Kigarama, la commune voisine, avaient commencé la chasse aux tutsi, raconte à la barre Florian Mukeshambuga. « Mais nous autres à Kabarondo, nous refusions que les tueries arrivent chez nous. Nous nous sommes affrontés avec eux pendant trois jours. » Alors quand des gens de chez eux se mettent à voler des vaches à des tutsi, ils les arrêtent et font appel au bourgmestre. Mais au lieu de réprimer les voleurs, Ngenzi aurait déclaré : « Pourquoi avez-vous arrêté ces gens ? Laissez-les manger leur viande. » « Que croyez-vous qu’il se passe. Celui qui avait le pouvoir ne fait rien. Il a donné le ton, et ces gens se sont organisés pour monter des attaques. » Quand les attaques débutent, Florian ne veut pas participer. Il se cache dans sa maison et tente, dit-il, d’observer ce qui se passe à travers sa porte. « Je me suis trouvé nez à nez avec Barahira muni d’une lance et d’une machette, déclare-t-il. Pourquoi vous êtes ici alors que les autres sont allés travailler ? m’a t-il demandé. Alors je suis parti, la peur au ventre [dans la direction de l’attaque]. Moi qui suis incapable de tuer une poule, je vais tuer un homme ? Je fais quinze pas, je me retourne, Barahira est encore là. » Le témoin parvient à se cacher. Et devant la cour d’assises de Paris, ses accusations se font presque conciliantes. « Je me suis dit : [Barahira] va tuer parce qu’il a lui-même une femme tutsi, pour être épargné. »

La chèvre de M. Ngenzi

 Le témoin suivant, Orestre Nsabimana, vient avec une autre histoire de bétail. Celle d’une chèvre que le bourgmestre aurait arrachée à des agresseurs de tutsi en leur disant : « Comment se fait-il que vous mangez du bétail alors que leurs propriétaires sont vivants. » Pour lui, cette phrase signifiait un permis de tuer. Le bourgmestre donnait le signal de départ des massacres. Mais comme pour l’histoire des vaches, le témoin n’était pas là quand Ngenzi a prononcé la phrase. À l’issue d’un interrogatoire serré, son avocate démêle le témoignage et résume ce qu’elle en retient : « Ngenzi est venu et a rendu la chèvre volée, certes morte, au propriétaire. Ensuite il a fait disperser des attaques. » Simultanément, des noms de tueurs locaux reviennent : Cyaza, Mukasa, Turatzinze… sans qu’ils semblent directement connectés aux accusés.

Jeudi, le témoignage de Samson Musoni était attendu. Ce cousin de Tito Barahira a expliqué lors d’une première enquête, effectuée en 2008 par la police rwandaise, que l’ancien bourgmestre avait dirigé une réunion sur le terrain de football de sa cellule, à Cyinzovu, le matin du 13 avril 1994. Journée considérée comme la plus sanglante pour la commune de Kabarondo. Une réunion d’où les participants seraient partis pour tuer. La plainte du CPCR qui a permis l’arrestation de Tito Barahira en 2013, s’appuyait sur son témoignage. Mais réentendu par les gendarmes et les magistrats français, Samson Musoni indiquait qu’à son arrivée sur le stade, les gens étaient déjà partis. Qu’il n’avait rien vu de cette réunion. « Il avait juste entendu dire que Tito Barahira avait organisé cette réunion », précisent les magistrats français dans leur ordonnance de mise en accusation.

« Il travaillait »

En visio-conférence de Kigali, Samson Musoni est en chemise rose, la tenue des détenus au Rwanda, bien qu’il précise avoir été libéré après vingt années derrière les barreaux pour génocide. « Vous étiez agriculteur au moment des faits, interroge la présidente de la cour. Occupiez-vous d’autres fonctions ? » « J’étais responsable du comité de cellule de Cyinzovu. » La cellule de Tito Barahira, où la réunion se serait tenue. Madeleine Mathieu prend le temps de rappeler au témoin les trois versions « très différentes » qu’il a donné. Plus patient que décontenancé, Musoni synthétise ce qu’il a à dire sur l’accusé. C’est assez simple : « J’ai rencontré Barahira sur la route, il avait une machette et il disait qu’il allait tailler dans sa bananeraie. Moi aussi, j’allais faire de même. » Le procureur Courroye : « Vous voyez Tito Barahira avec une machette et vous croyez qu’il va tailler dans sa bananeraie ? » « J’ai dit ce que j’ai vu » « Vous l’avez-vu dans sa bananeraie ? » Le voisin de Barahira marque une pause, acquiesce : « Il travaillait[1] », et déclenche des exclamations outrées.


[1] « Travailler » était le mot codé pour dire « tuer » durant le génocide des tutsi de 1994.

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