Sans information, pas de réconciliation

Ce que disent les rescapés et les bourreaux de Kabarondo du procès de Paris du génocide rwandais

Ce que disent les rescapés et les bourreaux de Kabarondo du procès de Paris du génocide rwandais©DRMémorial à Kabarondo, l'affiche dit "Secteur de Kabarondo 22ème commémoration du génocide contre les tutsis. Luttons contre l'idéologie du génocide"
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Kabarondo, une petite ville de l'est du Rwanda, se trouve à 83 km de Kigali, au bord de la route bitumée reliant ce petit pays à son voisin tanzanien. A l'entrée du centre commercial, à gauche, en contrebas de la route, se dresse l'église de l'endroit, un bâtiment moyen, rouge de brique et de toiture. Rouge comme « le sang des nôtres versé par les bourgmestres Tito Barahira, Octavien Ngenzi et leurs hommes », souligne Jean - Damascène Rutagungira dit Burayi, l'un des rares rescapés  du 13 avril 1994, date du carnage le plus meurtrier à Kabarondo.

Dans cette commune rurale de l'est du Rwanda, qui fut tour à tour administrée par Tito Barahira et Octavien Ngenzi, actuellement jugés à Paris pour leur rôle présumé dans le génocide des Tutsis de 1994, plusieurs victimes et quelques bourreaux accusent leurs deux anciens bourgmestres. Tandis que les proches de ces ex responsables préfèrent attendre l'issue du procès.
Même si le bâtiment de l'église reste muet sur ce qui s'est passé, chrétiens ou non, victimes et anciens bourreaux, Hutus ou Tutsis, tout le monde parle. De leurs bourgmestres, du procès devant la cour d'assises de Paris mais aussi des attentes. D'autres, parfois d'anciens miliciens, se murent dans le silence.
« Ma mère est tombée ici, d'un coup de massue à la tête», murmure Rutagungira, subitement ému, indiquant le pas du portique où « s'était écroulée (sa) vielle mère ». Sa femme et ses trois enfants y ont également péri…enfin toute sa famille. 

 « Vous mangez le bétail alors que les propriétaires sont encore là! »

 
D'autres survivants trouvent ce procès chargé de leçons, même s'ils auraient souhaité que les audiences se déroulent près des victimes. « Après 22 ans d'attente, c'est l'espoir d'obtenir enfin justice », indique Alexandre Higiro, un voisin d'Octavien Ngenzi, longtemps persécuté et qui a perdu toute sa famille.  Pour Samuel Ndoba, chef de la police communale sous les deux bourgmestres, et plusieurs fois en dissension avec eux, ce procès « remet les pendules à l'heure. Sur le banc des accusés, coupables ou non, ils auront compris qu'ils ont toujours pris la mauvaise route »
La nièce de Barahira, Jacqueline Mukabugingo, 52 ans, quant à elle, entend des choses autour d'elle. « Nous ne pouvons rien changer à ce qui s'est passé ou à ce qui se passe ; et quelle que soit l'issue du procès, on connaîtra la vérité et ce sera un tracas de moins », dit-elle très calmement.
Juste avant le carnage, l'ex-bourgmestre Barahira sauve les membres de la famille de Léopold Gahongayire, un Hutu de mère tutsie. Gahongayire remercie Dieu mais se demande pourquoi Barahira n'a pas usé de la même influence pour sauver des Tutsis. Et que faisait-il avec Ngenzi, le bourgmestre en titre à l'époque, la matinée du 13 avril (1994) devant l'église ou sur la place du marché? Contrer les miliciens, gendarmes et militaires ou les organiser pour le massacre des réfugiés tutsis ? Et quel était l'objet de leur entrevue peu avant les massacres avec le colonel Pierre-Célestin Rwagafirita, qui était alors la personnalité la plus influente de Kibungo, la préfecture dont faisait partie la commune Kabarondo ?

Pour sa part, Etienne Gakwaya, ancien conseiller du secteur Rundu, a plus que des soupçons. Quand le secteur de Rubira, dont Ngenzi est originaire, attaque son secteur de Rundu, Etienne Gakwaya sollicite les renforts de son bourgmestre. Arrivé sur les lieux, Ngenzi s'étonne que des Hutus mangent des chèvres de Tutsis avant de tuer ces derniers. « Vous mangez le bétail alors que les propriétaires sont encore là et vous observent ! », se serait exclamé le bourgmestre, selon l'ancien conseiller. Ces propos que confirme le chef de la police communale  Ndoba voulaient dire, selon les deux témoins: "Il faut d'abord tuer les Tutsis et manger leur bétail après".

 

 

 

« Commencez le travail »

Le chef policier Ndoba se souvient également de l'ordre reçu du bourgmestre de ne plus cacher des Tutsis : « Pourquoi interfères-tu dans les affaires de la population ?». Adoucissant le ton, Ngenzi lui prend quelques- uns des refugiés blessés, prétextant aller les faire soigner mais en réalité, affirme Ndoba, ceux-ci sont tués au centre de santé de Kabarondo.

Et Barahira, le prédécesseur de Ngenzi à la tête de cette commune rurale ? Léonard Gatera, un bourreau repenti, témoigne sur les événements du 13 avril 1994. « Commencez le travail, ailleurs ils ont terminé », aurait ordonné l'ancien bourgmestre Barahira, en donnant le prix de trois jerrycans de vin de banane en guise de motivation. « Il nous a obnubilés, nous a utilisés pour exterminer des amis, de bons voisins…il devrait en payer le prix fort, ou alors demander pardon à genoux », conclut l'ancien milicien.
A Kabarondo, tout le monde connaît tout le monde…et Kabarondo parle ! Notamment du Colonel Pierre - Célestin Rwagafirita décrit comme «le parrain » de la préfecture Kibungo. Il nomme et révoque, du préfet au conseiller de secteur.  Tous lui doivent obéissance aveugle. Ainsi, selon le vieil adage, les ennemis du colonel sont les ennemis de Barahira et Ngenzi, ses protégés. « Nous nous sommes querellés (avec Ngenzi) parce que je refusais d'abattre un commerçant en mauvais termes avec un ami du colonel », se souvient Ndoba, l'ancien chef de la police communale, dépeignant Ngenzi comme un homme très brutal. Pour lui, ses anciens patrons, Barahira et Ngenzi, ne pouvaient plus reculer après le déclenchement du génocide. Ils avaient, selon lui, « aidé le colonel » Rwagafirita à « préparer la phase finale », dans la préfecture de Kibungo et ne pouvaient qu'aller jusqu'au bout.

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