Sans information, pas de réconciliation

Assassinats du président Sankara et du journaliste Zongo : les Burkinabè attendent toujours justice

Assassinats du président Sankara et du journaliste  Zongo : les Burkinabè attendent toujours justice©Gael Cogné Sit in en mémoire de Norbert Zongo devant le Palais de justice de Ougadougou
5 min 26Temps de lecture approximatif

 Le 13 décembre, ce sera le dix-huitième anniversaire de l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. A cette occasion, des organisations de la société civile burkinabè organiseront des commémorations.  La famille Zongo n'est cependant pas la seule à réclamer justice. Les proches du capitaine-président Thomas Sankara, abattu il y a 29 ans, attendent eux aussi que justice soit rendue. Sans trop d'optimisme car le suspect numéro un, l'ex- président Blaise Compaoré, a toujours le bras long, bien que chassé par la rue il y a deux ans.

Un espoir de justice dans les deux affaires est né après l'insurrection de la fin octobre 2014 qui a chassé Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans. Il tentait de s'y accrocher en modifiant la constitution pour briguer un énième mandat. Une transition d'un an a débouché sur des élections présidentielle et législatives saluées pour leur transparence. Mais le succès de ces scrutins a occulté un temps la soif de justice, l'un des moteurs de l'insurrection de 2014. Deux ans après l'historique soulèvement populaire, les victimes s'impatientent.

Le célèbre journaliste d'investigation Norbert Zongo et les trois personnes qui l'accompagnaient ont été tués le 13 décembre 1998. Les corps ont été retrouvés  dans leur véhicule calciné, à 100 km de Ouagadougou. Mobile de l'attentat ? La justice burkinabè n'a pas encore répondu à la question. Mais ce qui est de notoriété publique c'est que Norbert Zongo enquêtait sur la mort sous la torture de David Ouedraogo, le chauffeur de François Compaoré, le frère du président Blaise Compaoré. L'assassinat du journaliste a provoqué une vive réaction au Burkina Faso, et même au-delà. Devant l'ampleur des manifestations, une commission d'enquête indépendante a été mise sur pied. Elle a désigné « six sérieux suspects », tous membres de la garde présidentielle. Mais seul l'un d'entre eux a été inculpé, avant de bénéficier d'un non-lieu.

Dossier Zongo : une enquête relancée par la société civile

Il a fallu que  des proches de Norbert Zongo et le Mouvement burkinabè pour les droits de l'homme et des peuples (MBDHP) saisissent la Cour africaine des droits de l'Homme et des Peuples (CADHP) pour que le dossier soit rouvert. En juillet 2015, la CADHP a notamment ordonné à l'Etat burkinabè de verser 356 000 euros aux proches des victimes. Une décision « intégralement exécutée par l'Etat burkinabè », se félicite Maître Bénéwendé Sankara, avocat et chef de file du parti sankariste (qui s'est rallié à la nouvelle majorité). Il aura tout de même fallu attendre cinq mois, le dépassement du délai imposé par la CADHP et une lettre ouverte au Premier ministre pour que l'enveloppe soit débloquée.

Mais la CADHP a surtout ordonné de reprendre les investigations sur ces meurtres. Une enquête laborieuse. La justice burkinabè a annoncé, il y a un an précisément, juste avant les commémorations du 17e anniversaire de la mort de Norbert Zongo, la mise en examen de trois anciens soldats du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP). Leurs noms ne sont pas inconnus des familiers du dossier. Ils figuraient sur la liste de "sérieux suspects" de la commission d'enquête indépendante. Du menu fretin pour les avocats et les proches, qui voient la main de François Compaoré dans ces assassinats.

Un an de silence

Et depuis un an, le silence règne de nouveau sur ce dossier. François Compaoré, qui a pris la fuite, n'est pas inquiété. On ignore où en sont les investigations. Le juge Moriba Traoré, secrétaire général du Syndicat burkinabè des magistrats (SBM), déplore un problème de communication : « On n'est pas encore arrivé à asseoir un mécanisme de communication. Si bien que, même là où il y a des avancées, les gens ont le sentiment que rien ne bouge. Même si tout ne peut pas être dit, on est en train de voir à quel style de communication on peut recourir pour que les uns et les autres aient le minimum d'information ». 

Me Benéwendé Sankara invite à faire preuve de patience pour éviter les « erreurs judiciaires, une justice au rabais. ». Il dit ne pas être inquiet, « car il n'y a pas de blocage politique comme on en a vu sous le régime de Blaise Compaoré ». Abdoulaye Diallo, qui dirige le centre de presse Norbert Zongo ne l'entend pas de cette oreille : « J'en ai marre que ça ne bouge pas. On ne comprend pas pourquoi ça stagne ». Il dit sa « colère » et son « indignation », évoque « tout au moins » un « manque de volonté » politique pour faire avancer cette affaire. Depuis un an, « les choses n'ont pas du tout bougé à notre connaissance, c'est intolérable », abonde Chrysogone Zougmoré, président du MBDHP. « Cela fait deux ans que Blaise Compaoré est parti. Nous ne pouvons pas comprendre l'attitude du gouvernement. S'il y avait une volonté ferme et exprimée, ce dossier aurait bougé. C'est révoltant ».

Affaire Sankara : des obstacles à l'étranger

L'affaire Thomas Sankara, véritable icône burkinabè, a également été rouverte après l'insurrection. L'ancien président a été abattu avec douze de ses compagnons, le 15 octobre 1987, lors du coup d'Etat qui a porté Blaise Compaoré au pouvoir.

Qui a donné l'ordre de tuer le capitaine-président ? Personne ne peut le dire avec certitude sauf que de sérieux soupçons pèsent sur Compaoré. Après la chute de ce dernier, « il faut reconnaître qu'il y a eu de grands progrès. Quand on considère qu'il y a eu (quatorze) inculpations, des expertises », estime Maître Prosper Farama, avocat de la famille Sankara. Une centaine de témoins auraient aussi été auditionnés.

Cependant, des obstacles demeurent. Dix-neuf mois après l'exhumation des dépouilles présumées de Thomas Sankara et de ses compagnons, on ignore toujours s'il s'agit bien de leurs corps. Une expertise menée à Marseille, en France, n'a permis d'identifier aucun ADN. Une contre-expertise a été mandatée en juillet 2016 en Espagne. Elle n'a toujours pas rendu ses conclusions.

Ce n'est pas tout. La justice militaire, en charge du dossier, a demandé la levée du secret-défense en France, a-t-on appris en octobre. De nombreux partisans de Thomas Sankara pensent que la France, dont le capitaine-président bousculait le pré-carré, a ourdi ou a pris part au coup d'Etat au cours duquel il a été tué. Aussi, les avocats de la famille Sankara n'affichent-ils pas trop d'optimisme. « On n'a pas grand espoir. Mais à un moment donné, il y aura peut-être des gens en France qui se souviendront que la France est aussi le pays des droits de l'homme », rappelle Me Guy Hervé-Kam, avocat dans ce dossier et figure du Balai Citoyen, une organisation de la société civile ayant joué un rôle clé dans la chute du régime Compaoré. Mais le principal obstacle à la manifestation de la vérité se trouve peut-être en Côte d'Ivoire. Le suspect numéro 1, Blaise Compaoré, a trouvé refuge auprès du président ivoirien Alassane Ouattara, dont il est proche. Compaoré est inculpé pour « assassinat, recel de cadavre et attentat à la sûreté de l'Etat ». C'est en vain que le Burkina Faso a émis un mandat d'arrêt international et officiellement demandé la coopération de la Côte d'Ivoire. « Si on n'entend pas la version de Blaise Compaoré, quelle que soit la décision rendue, on aura un arrière-goût d'inachevé », estime Me Farama. L'avocat y voit l'aveu que Blaise Compaoré a été le commanditaire de l'assassinat : « Pour moi, c'est clair. Surtout s'il ne daigne pas se présenter pour s'expliquer et être jugé ».

Jusqu’où peut aller la bonne volonté des nouvelles autorités ?

Reste enfin à savoir jusqu'où les nouvelles autorités peuvent pousser le dossier vu les liens de certaines d'entre elles avec le régime Compaoré. L'ONG International Crisis Group (ICG) pointait dans un rapport, début 2016, que « l'impunité et l'absence de justice, si elles se perpétuent, pourraient rapidement faire redescendre les Burkinabè dans la rue ». Or, « les nouvelles autorités étant issues de l'ancien régime, certains dossiers judiciaires compromettants pour le nouveau pouvoir pourraient ne jamais aboutir ».

« Comment aujourd'hui ne pas les soupçonner de tout mettre en oeuvre pour mettre le pied sur ce dossier ? », s'interroge, Me Farama. « Il leur appartient de démontrer que ces suspicions ne sont pas fondées. Jusqu'à présent, je ne pense pas que ce gage ait été donné », conclut l'avocat.

Partager
Abonnez-vous à la newsletter