Colombie : les Indiens oubliés du processus de paix

Colombie : les Indiens oubliés du processus de paix©DR/Christine Renaudat
Village nasa détruit
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Connus pour avoir résisté, sans armes, aux guérilleros durant des années, les Indiens du sud-ouest de la Colombie espèrent être pris en compte dans l’accord de paix entre le gouvernement et les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) qui pourrait être signé au printemps. L'envoyée spéciale de Justiceinfo.net s'est rendue sur le territoire des Indiens Nasa.

 Cela fait des mois que les habitants du village de Toribío, dans le sud-ouest de la Colombie n’ont pas entendu un tir. Le soir, les enfants jouent sans peur sur la place de l’église. Depuis l’instauration d’une trêve, il y a sept mois, par les FARC, la région revit. “En 25 ans, notre village a été pris 14 fois par les rebelles. Il y a eu 700 escarmouches. Nous avons subi plus qu’ailleurs la violence de la guerre ”, rappelle Gabriel Pavi, gouverneur indien Nasa.

Autour du commissariat, bunker criblé de trous de balles de kalashnikov, les maisons éventrées témoignent d’un des pires attentats essuyés par Toribío, le 9 juillet 2011. Un bus chargé d’explosif a détruit ce jour-là un tiers du village. Tout est resté en l’état. “Il y a bien eu des aides pour reconstruire, mais personne ne souhaitait habiter près de la police!”, précise le gouverneur.

Toribío, fief de la guérilla, est au coeur des enjeux du processus de paix entamé il y a trois ans, à Cuba, entre le gouvernement colombien et la plus vieille guérilla d’Amérique Latine. Si la plupart des habitants applaudissent chacune des avancées, ils restent circonspects quand au contenu du futur accord, dont n’ont filtré que les grandes lignes.

“Nous sommes les premiers concernés, les derniers informés”, raille un garde indien. Chacun de ces gardes porte fièrement le baton d’autorité qui le distingue des autres membres de la communauté. Cette tige de bois sculptée, ornée de rubans de couleur, est un symbole de la résistance pacifique que les habitants de ces montagnes ont opposé durant des années aux rebelles. Armés de ce baton, ils sont allés bien des fois récupérer leurs enfants recrutés par le groupe marxiste, ou chasser militaires et guérilleros de leur territoire pour éviter des affrontements.

Juger les criminels

Cette force symbolique les aidera-t-elle à faire entendre leur voix en temps de paix? Les Indiens, à qui la constitution colombienne, adoptée en 1991*, permet notamment de juger les criminels capturés dans leurs réserves se posent la question. Ces dernières années, des guérilleros ont été condamnés par la communauté à des peines de 40 à 60 ans de prison pour meurtres. Qu’adviendra-t-il une fois la paix signée? L’accord de justice passé entre gouvernement et guérilla prévoit des condamnations plus légères: travaux généraux et restrictions à la liberté sans détention, si la vérité est dite. Or les Indiens souhaitent un minimum de détention. “ Pas dans une prison, ce n’est pas dans notre culture, mais dans un lieu de vie où ils devraient passer un certain temps et travailler pour la communauté. Libres, non!”, insiste Esneider Gomez, un des dirigeants de l’Assemblée des Indiens du Nord du Cauca (ACIN)

“Nous devons aussi nous préparer à la réinsertion de nos frères qui sont allés à la guerre. Certains n’ont rien connu d’autre que les armes ”, souligne le gouverneur. Pour l’instant, les Nasas appliquent leurs propres programmes de réinsertion aux enfants soldats qu’ils sont parvenus à sortir du rang à force de persuasion et avec l’aide des shamans, chargés de ramener les adolescents au sein de leur famille. “Certains ont repris l’école, d’autres travaillent maintenant avec nos gardes non armés”, explique la dirigeante Yolanda Pito. Nul ne sait comment ce système, vu comme un exemple, s’articulera avec les programmes gouvernementaux prévus pour le post-conflit.

Toribío exige aussi, outre la réparation individuelle promise aux victimes, une réparation collective. “Ce pourrait être des terres, des routes, des projets de production, la construction d’écoles” énumère Esneider Gomez. Les Nasas pensent transformer leurs montagnes, ancien terrain de guerre, en un site touristique, quite à ce que les ex-combattants travaillent à leurs côtés, avec les visiteurs. Les premières maisons d’hôtes communautaires sont en construction. Dans la région, les commerces commencent à rouvrir.

Au delà des cérémonies de pardon, des indemnisations, de la recherche de  vérité et de justice, les habitants assurent que la paix, qui, selon des informations officielles, pourrait être signée en mars, doit passer par des mesures sociales pour éviter la répétition. “Sinon, nous aurons d’autres délits: des vols, le trafic de drogue ”, lance Esneider Gomez. Les cultures de coca et de cannabis qui fleurissent le long des routes du département lui donnent raison: il y a encore beaucoup à faire pour que ces régions sortent de la logique d’inégalité et d’illégalité qui a alimenté le conflit colombien.

 

*à l’issue d’un processus de paix avec la guérilla du M19, dont la démobilisation s’est faite à quelques kilomètres  de Toribío.