Génocides, attentats: face aux crimes de masse, la justice utilise la technologie pour permettre aux nombreuses victimes de suivre les procès, même loin, via écrans ou webradios, mais rien ne remplace la "magie" de l'audience, ce moment unique d'interaction "à corps présents".
"Le coeur même de la justice, c'est de réunir les gens dans un même lieu", victimes, accusé(s), familles des uns et des autres, juges, procureurs, avocats, citoyens, rappelle Antoine Garapon, magistrat français spécialiste des rituels judiciaires et de l'impact du numérique sur la justice.
"Cette réunion de tous à corps présents, c'est à la fois éprouvant, nécessaire et parfois libérateur", ajoute-t-il à quelques jours de l'ouverture, à Paris, du procès de l'attentat qui fit 86 morts en 2016 à Nice.
Mais comment réunir tout le monde, au même endroit, durant des mois, quand les crimes ont touché des dizaines voire des milliers de personnes ?
"La justice internationale a été confrontée, avant la justice française, au défi des procès de masse", rappelle Olivier Leurent, président du tribunal judiciaire de Marseille, l'un des plus importants de France, et qui a, entre autres, présidé un procès lié au génocide rwandais.
Quand le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye a jugé les responsables du génocide de Srebrenica perpétré en Bosnie en 1995, des milliers de proches des quelque 8.000 personnes exécutées, certains réfugiés sur différents continents, étaient en quête de justice.
Pour leur donner accès aux procès, le TPIY a recouru dès les années 1990 à une diffusion des audiences sur internet, mais avec un décalage, afin de couper toute séquence mettant en danger des témoins protégés.
Un outil essentiel, même si, souligne Refik Hodzic, ex-directeur du programme pour le rayonnement du tribunal (Outreach) en Bosnie-Herzégovine, "voir un procès à distance ne permet pas de percevoir de la même manière la réalité de la justice, cela peut s'apparenter à un programme télé".
- "Participer" -
En revanche, être présent dans la salle donne aux victimes et aux proches le sentiment de "participer". Pour ceux qui ont eu cette opportunité, cela "a beaucoup compté", dit-il.
Voir les accusés, autrefois tout puissants, entrer entourés de gardes, puis devoir écouter la parole de ceux qu'ils ont brutalisés, pouvoir croiser leur regard, contribue à un sentiment de "justice rendue", souligne M. Hodzic.
En France, le procès des attentats du 13 novembre à Paris --130 morts, près de 2.600 parties civiles-- et celui de l'attentat de Nice --86 morts, plus de 860 parties civiles-- forcent aussi à des solutions numériques.
Outre sa tenue dans la salle spéciale "grand procès" du palais de justice de Paris, où siège la cour d'assises spéciale jugeant les affaires de terrorisme, le procès de l'attentat de la Promenade des Anglais sera diffusé simultanément à Nice, dans une salle pouvant accueillir 500 victimes ou proches, une manière de "vivre ensemble" les débats, même loin.
Dans ces deux affaires tentaculaires, une webradio est aussi un moyen pour les rescapés et proches des victimes d'écouter les débats.
"C'est une offre de service public qui me paraît conforme à ce qu'on peut attendre d'une justice au XXIe siècle", souligne Olivier Leurent, même si suivre en distanciel ne permet pas de vivre pleinement "la magie" particulière qui peut naître à l'audience.
- "Au-delà du langage" -
En présentiel, "on a accès à une communication qui va au-delà du langage", souligne Antoine Garapon: les larmes dans les yeux d'un accusé, des mains tremblantes, un regard bienveillant...
Le temps passé ensemble --plusieurs mois dans les procès pour génocide ou attentats-- et "la co-présence créent des liens et mettent à découvert un registre humain qui sous-tend tout acte de justice", ajoute-t-il.
C'est ce chocolat apporté par des victimes des attentats du 13 novembre aux accusés quand une audience s'éternise, cette mère qui réconforte l'avocate en larmes du meurtrier de sa fille dans un procès aux assises.
"L'audience c'est aussi le seul moment où tout le monde peut interagir et cette dynamique est propice à la manifestation de la vérité", souligne Olivier Leurent qui, comme d'autres professionnels de la justice, encourage les parties civiles à venir au moins quelques fois au procès en présentiel.
Car quand toutes les parties concourent avec respect, rigueur et humanité à cette "oeuvre collective", poursuit-il, des accusés ont parfois avoué une vérité qu'ils avaient tue pendant l'instruction, un homme a remercié la cour qui le condamnait à 25 ans de réclusion, estimant que le procès l'avait aidé à comprendre ses failles.
Naît alors le sentiment que "justice est passée", ajoute le magistrat, "je me dis à chaque fois +c'est presque "miraculeux+".
