La cour d'assises de Paris a commencé mardi l'audition des premiers témoins au procès d'un ancien gendarme rwandais, Philippe Hategekimana, naturalisé français en 2005 sous le nom de Philippe Manier, jugé pour "génocide" et "crime contre l'humanité".
Ancien adjudant-chef à la gendarmerie de Nyanza, dans la préfecture de Butare (sud du Rwanda), Philippe Manier, 66 ans, est soupçonné du meurtre de nombreux Tutsi durant le génocide d'avril 1994.
Il est notamment soupçonné du meurtre du bourgmestre de Ntyazo, Narcisse Nyagasaka, qui résistait au génocide dans sa commune, d'avoir pris part au massacre de la colline de Nyabubare où quelque 300 Tutsi ont été tués ou encore au massacre de la colline de Nyamure, où des milliers de Tutsi s'étaient réfugiés.
En chemisette et caleçon rose, la tenue des prisonniers, le premier témoin qui purge depuis 2004 une peine de réclusion à perpétuité au Rwanda pour sa participation à un massacre de Tutsi qui avaient cherché refuge dans une église de Cyahinda (sud) en avril 1994, comparait en visio depuis Kigali.
Cyriaque Habyarabatuma, 69 ans, fut un des supérieurs hiérarchiques de Philippe Manier. En 1994, il était commandant de la gendarmerie pour la préfecture de Butare.
S'exprimant via un interprète, le témoin n'a pas vu grand chose au moment du génocide, selon ses dires, mais il se souvient bien avoir "entendu dire" que l'accusé n'aimait pas les Tutsi. Il le répète à plusieurs reprises.
Interrogé au Rwanda par des enquêteurs français en 2019, M. Habyarabatuma avait soutenu qu'il avait "entendu plusieurs fois (M. Manier) tenir des propos anti-Tutsi lors de conversations avec des camarades" de la gendarmerie.
"Vous l'avez entendu dire des propos anti-Tutsi avec vos propres oreilles ?", veut savoir l'avocate générale Céline Viguier.
"Non", reconnait le témoin qui admet n'avoir entendu directement que le supérieur direct de Philippe Manier, le capitaine François-Xavier Birikunzira, tenir des propos anti-Tutsi. Considéré comme un extrémiste Hutu, François-Xavier Birikunzira, condamné par contumace au Rwanda, est présumé mort.
Un des avocats de la défense, Me Emmanuel Altit demande au témoin comment il pourrait espérer sortir de prison. "Avec une grâce présidentielle", répond l'ancien major. "Vous a-t-on promis quelque chose en échange de votre témoignage ?", insiste l'avocat. "Non", répond le témoin.
Au début du procès, les avocats de la défense avait mis en garde contre l'audition de témoins détenus au Rwanda en estimant que leurs droits ne pouvaient être garantis.
- "Des gens sont morts" -
Le second témoin est une figure connue du dossier rwandais. Ex-général et à ce titre l'un des plus hauts gradés de l'armée rwandaise, Augustin Ndindiliyimana, 80 ans, était chef d'état-major de la gendarmerie du Rwanda en 1994. Il fut ministre de la Défense du pays d'Afrique centrale entre décembre 1991 et avril 1992.
Jugé pour sa participation présumée au génocide, condamné à 11 ans de détention en mai 2011, mais acquitté en appel en février 2014 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), Augustin Ndindiliyimana témoigne en visio depuis Bruxelles où il vit en exil.
Des gendarmes rwandais ont certes participé à des massacres, admet l'ex-général sans mettre personnellement en cause l'accusé.
Mais, insiste-t-il, les barrages routiers mis en place dès le début du génocide étaient avant tout destinés à débusquer les "infiltrés" du Front patriotique rwandais (FPR), mené par le futur président rwandais, Paul Kagame.
Et quand l'avocate générale s'indique sur les nombreux civils Tutsi assassinés à ces barrages, l'ex-général répond: "On aurait dû donner des instructions claires", pour se concentrer sur les infiltrés du FPR, à ceux qui tenaient ces barrages "mais ça n'a pas été le cas".
Les barrages routiers érigés dans l'ensemble du Rwanda et tenus essentiellement par des miliciens Hutu ont servi à contrôler et assassiner les civils Tutsi.
Parmi les soupçons qui pèsent sur Philippe Manier, il y a celui d'avoir ordonné l'érection de tels barrages routiers.
"Y a-t-il eu un génocide au Rwanda ?", demande Me Richard Gisagara, un avocat des parties civiles.
"Je ne peux pas nier le génocide puisqu'il a été reconnu par le TPIR. Moi, je pense que des gens sont morts. Des Hutu sont morts, des Tutsi sont morts", répond l'ex-général.
Le procès est prévu jusqu'au 30 juin.
