Ukraine: dans une ville sous le feu, la police sur tous les fronts

Documenter les bombardements, enquêter sur des disparitions, évacuer des civils: à Tchassiv Yar, ville très proche de la ligne de front dans l'est de l'Ukraine, des policiers ukrainiens travaillent sans répit.

Hormis des sacs de sable qui protègent l'entrée, rien ne distingue le poste de police installé au rez-de-chaussée d'un des nombreux immeubles de type soviétique qui parsèment le centre de la localité.

A l'intérieur, sur le bureau d'une pièce sans fenêtres, des piles de formulaires officiels remplis à la main sont posés à côté d'ordinateurs.

"Ce matin, cinq femmes de militaires ont déjà appelé, leur mari ayant disparu", relate à l'AFP le major Dmytro Kouzmenko, inspecteur principal.

A Tchassiv Yar, les frappes sont presque constantes - la dernière a eu lieu dans la matinée, sans faire de victimes, selon lui. Et pour chacune, "notre équipe d'enquêteurs écrit et documente tout", ajoute-t-il.

Cet homme de 39 ans à la carrure de rugbyman juge que ses tâches n'ont pas tant changé depuis l'invasion russe, sinon que "la charge de travail est beaucoup plus importante" et bien sûr "davantage liée à la guerre".

Le conflit les a aussi contraints à déménager, car lui et ses collègues devraient être basés dans la ville voisine, Bakhmout, désormais synonyme de la bataille la plus longue et sanglante de l'invasion.

Ils ont dû la quitter début mars, quand la situation est devenue trop dangereuse, pour se replier sur Tchassiv Iar.

- "Risquer sa vie" -

Dans et autour de cette ville, située sur une hauteur, les tirs de l'artillerie ukrainienne ne cessent jamais, et elle est régulièrement la cible de frappes russes.

"Le plus difficile dans notre travail, c'est de risquer sa vie. L'année dernière, j'ai été blessé près du commissariat de police de Bakhmout. J'ai reçu trois éclats d'obus", dit le major Kouzmenko.

A Tchassiv Yar, dévastée, seules 600 personnes vivent encore, tous des adultes, contre 12.000 avant la guerre.

Le major se dit "heureux que les gens aient fait preuve de bon sens et aient sorti leurs enfants", de la ville.

Evacuer les mineurs de localités bombardées est le résultat d'un "travail minutieux et difficile, de mesures complexes, qui se sont heureusement avérées efficaces ici, mais ce n'est pas le cas partout", regrette-t-il.

Ceux qui restent sont principalement des personnes âgées, qui "n'ont nulle part où aller" et savent qu'il leur sera difficile de recommencer leur vie ailleurs, explique le lieutenant-colonel Kemran Azermanov, chef adjoint de la police du district de Bakhmout.

Rester à Tchassiv Iar représente pourtant d'énormes sacrifices. "Il n'y a pas d'électricité, pas de réseau téléphonique, pas d'eau. En hiver, ce sera encore plus difficile", ajoute-t-il.

Mais certains pensent que des habitants restent aussi en raison de leurs affinités avec les Russes. Sous couvert d'anonymat, un policier raconte ainsi comment, à Bakhmout, certains parents attendaient l'arrivée des Russes et ont caché leurs enfants dans des caves pour que ceux-ci ne soient pas évacués par la police ukrainienne.

Le major Kouzmenko assure lui que la ville n'est "pas divisée", et que la police se tient prête à aider tous les résidents.

- Vente d'alcool interdite -

Les forces de l'ordre enquêtent sur les disparitions de civils ou de militaires, et répondent aux résidents partis et inquiets pour leur habitation ou pour leurs proches qui sont restés.

Ils luttent également contre la vente d'alcool, interdite dans la région de Donetsk. "Les gens essaient d'en introduire ici et de le vendre beaucoup plus cher (...) Nous veillons à ce que l'alcool n'arrive pas jusqu'aux militaires", explique Dmitri Kouzmenko.

Mais le "travail principal" des agents "consiste à documenter les crimes de guerre, principalement les bombardements", relève Kemran Azermanov.

Parmi la douzaine de policiers qui se relaient toutes les 24 heures à Tchassiv Iar, le lieutenant Vassil, 29 ans, est criminologue.

A chaque bombardement sur la ville, "nous sommes toujours les premiers à tout enregistrer sur la scène de crime", explique-t-il.

"Le plus dur, c'est de voir comment nos villes, où nous sommes nés, nous avons vécu et travaillé, se transforment en ruines, que les gens restent sans abri, que beaucoup sont morts", dit-il d'un ton grave.

"Comment et quand la vie reviendra à la normale? Ce n'est pas du tout clair. Mais nous essayons de ne pas y penser, nous faisons ce que nous avons à faire", lâche le jeune homme.

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