Après des semaines d'affrontements entre la junte et ses adversaires d'un groupe ethnique, un village du nord de la Birmanie retrouve un semblant de vie mais ses habitants, endeuillés et abandonnés à leur sort, restent confrontés à une situation extrême.
La plupart de leurs voisins n'ont "nulle part où vivre", raconte à l'AFP une habitante, Nann May (son nom a été modifié, ndlr).
"Il n'y a pas de travail ni de maisons ici pour nous. Nous pleurons nos disparus (...) Les gens disent qu'il y a eu beaucoup de civils tués", poursuit-elle.
Fin décembre, lorsque des combattants d'un groupe ethnique ont attaqué les forces de la junte stationnées dans le district de Kutkai, Nann May et sa famille ont fui Nam Hpat Kar, village stratégique de l'Etat Shan situé sur la principale autoroute menant à la Chine.
"De ma cachette, j'entendais les bruits des avions de chasse et je pensais que notre village allait être complètement détruit", dit-elle.
L'Armée de l'indépendance kachin (KIA) a fini par déloger l'armée régulière, fin janvier, mais les combats ont détruit ou endommagé beaucoup d'habitations.
A leur retour, les habitants ont retrouvé leur village transformé en champ de ruines, où seule une statue géante de Bouddha veillant sur la population, était encore debout.
- carcasse d'avion de chasse -
L'attaque coordonnée de trois groupes ethniques, lancée fin octobre, a chassé l'armée birmane de plusieurs districts de l'Etat Shan, privant ses généraux de précieuses ressources liées au commerce avec la Chine voisine.
Les succès des insurgés ont inspiré les groupes d'opposants politiques ayant pris les armes à la suite du coup d'Etat de 2021 contre Aung San Suu Kyi.
Aujourd'hui, l'armée montre des signes de vulnérabilité d'une ampleur inédite depuis le putsch, selon des analystes.
Une série de revers a poussé Naypyidaw à annoncer la semaine dernière la mise en place d'un service militaire pour les jeunes femmes et jeunes hommes.
Bottes et uniformes abandonnées à la va-vite, murs criblés d'impacts de balle... Les traces de la déroute militaire sont omniprésentes à Nam Hpat Kar, selon un journaliste vidéo de l'AFP.
A l'extérieur du village, des habitants prennent en photo la carcasse d'un avion de chasse que les insurgés prétendent avoir abattu récemment.
Ces avions de combat de fabrication chinoise ou russe ont appuyé des accusations américaines et des Nations unies de crimes de guerre visant la junte, soupçonnée d'abuser de son avantage aérien pour tirer à l'aveugle sur la population civile.
Les affrontements ont tué des milliers de personnes, et provoqué le déplacement d'environ deux millions de civils, selon l'ONU.
Les combattants du KIA, qui luttent depuis des décennies pour plus d'autonomie et le contrôle des ressources régionales, n'étaient pas disponibles pour un entretien.
- inflation -
La victoire revendiquée par le groupe ethnique laisse un goût amer aux habitants dont les maisons ont été détruites par les tirs d'artillerie et les frappes aériennes.
Devant les ruines de leur domicile, une famille cuit du riz sur un réchaud de fortune.
Aye Aye Tin (son nom a été modifié, ndlr) craint le pire pour son neveu et sa nièce depuis qu'ils ont fui le village pour Muse, une ville située à la frontière chinoise.
"Mon ami m'a dit que mon neveu et que ma nièce avaient été abattus (par l'armée) alors qu'ils tentaient de fuir", explique-t-elle.
"Une autre nièce qui a été blessée à un bras a été hospitalisée", dit-elle, ajoutant n'avoir "jamais imaginé devoir affronter un tel sort".
Des objets éparpillés figés au sol dans des maisons éventrées témoignent de la vie qui a précédé les combats.
Pour les habitants qui ont survécu aux bombardements, la prochaine difficulté sera de trouver assez de nourriture, des vêtements et un toit, estime un autre habitant, Maung Soe (son nom a été modifié, ndlr).
"Le prix du riz ne fait que monter et nous ne pouvons plus en supporter le coût", concède-t-il.
