A la nuit tombée, sur une plage de Hong Kong, des Philippins allument les lampes de leurs téléphones mobiles et les placent autour d'une affiche représentant un poing serré, en soutien à l'ex-président Rodrigo Duterte.
Le groupe de travailleurs migrants baisse la tête et récite une prière pour l'ancien dirigeant, arrêté et transféré devant la Cour pénale internationale pour des meurtres présumés commis au nom de sa "guerre contre la drogue".
"Puissiez-vous toucher le coeur du président Marcos et des juges de la CPI", dit l'un d'entre eux, en référence à l'actuel président philippin Ferdinand Marcos.
"Qu'il réponde de ses actes, quels qu'ils soient, nous n'oublions pas les victimes, mais ramenez-le à la maison".
Président de 2016 à 2022, Rodrigo Duterte est suspecté de meurtres commis pendant sa campagne contre la drogue.
Le parquet de la CPI estime que "des dizaines de milliers de meurtres ont potentiellement été perpétrés", dans une "attaque généralisée et systématique" ciblant surtout des hommes pauvres, souvent sans preuve.
Mais Rodrigo Duterte dispose encore d'un fort soutien dans certaines communautés, comme à Hong Kong.
Il y a une semaine, juste avant son arrestation, il y a été accueilli par une foule de supporters en liesse qui ont rempli un stade de 2.000 places et les rues aux alentours.
Le meeting, présenté à l'origine comme un événement religieux, a aussi servi à galvaniser le soutien au parti de M. Duterte, qui a fait un discours de 50 minutes.
Son arrestation spectaculaire à son retour à Manille a stupéfié les Philippins du monde entier, y compris les quelque 200.000 de Hong Kong. Pour la plupart des femmes employées comme domestiques, elles sont souvent hébergées dans des conditions sommaires par leurs employeurs.
Les partisans de M. Duterte ne soutiennent pas forcément son bilan mais critiquent son arrestation et son transfert vers La Haye, où il doit être jugé.
Ils y voient une conséquence de la brouille spectaculaire entre les dynasties Duterte et Marcos qui se sont succédé au pouvoir dans le pays.
La fille de l'ex-président Rodrigo Duterte, Sara Duterte, s'était alliée pour l'élection présidentielle de 2022 à Ferdinand Marcos, fils de l'autocrate du même nom, avant d'être élue à la vice-présidence.
Mais l'unité de façade entre les deux dynasties rivales a vite implosé et laissé place à des affrontements publics ces derniers mois.
"Je suis furieuse", lance dimanche Mary Grace Dolores, âgée de 43 ans dans le quartier de Central, où de nombreuses Philippines passent leur journée de congé. "Duterte devrait d'abord être jugé là où il a été arrêté, c'est-à-dire aux Philippines".
Pour Jean Laroza, le gouvernement Marcos "a trahi ses compatriotes philippins".
- Philippins de l'étranger -
Lors de sa victoire écrasante aux élections de 2016, M. Duterte a obtenu 71% des votes par correspondance, un chiffre qui représente 2% seulement du total de ses voix, mais témoigne de sa popularité à l'étranger.
"Il comprenait la vie quotidienne des Philippins de l'étranger", selon Jean Franco, politologue à l'Université des Philippines Diliman.
Au cours de son mandat, M. Duterte a doublé la durée de validité des passeports, à dix ans, et a simplifié leurs démarches administratives.
L'ancien président a présenté sa campagne meurtrière contre les trafiquants de drogue comme un "cadeau" aux travailleurs migrants, inquiets pour la sécurité de leurs proches restés au pays, selon Mme Franco. Son message était qu'il pouvait protéger leurs enfants.
Marilou Mepieza, 47 ans, se dit "en faveur de la guerre contre la drogue", estimant qu'elle avait permis de s'attaquer à la corruption endémique du pays.
Mattie, un Philippin qui a participé à la prière sur la plage, juge aussi que Rodrigo Duterte était un dirigeant qui osait prendre ses responsabilités.
Si ses rivaux veulent le "traduire en justice", qu'ils le fassent dans le pays, a-t-il ajouté.
Les Philippines organisent des élections de mi-mandat dans deux mois, avec 83.330 électeurs inscrits à Hong Kong, soit le plus grand nombre d'électeurs philippins à l'étranger d'Asie.
Après ces évènements, "l'élection de mai prochain va devenir un vote émotionnel", souligne Jeremaiah Opiniano, de l'Institut pour les questions de migration et développement.
Rare voix dissonante parmi la foule pro-Duterte à Hong Kong, Rowena Besana, 51 ans, affirme, elle, que "les Philippins méritent de connaître la vérité sur les exécutions extrajudiciaires".
"Ces choses se sont produites: tuer des gens sans pitié, sans procédure appropriée". Duterte "doit être jugé et il doit dire la vérité", estime-t-elle.
