Le mouvement de contestation inédit qui secoue le Soudan depuis mi-décembre révèle la "situation désespérée" de la population, qui se soulève même dans des régions peu contestataires: "c'est le coeur du système qui est atteint", estime Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.
Q: Qu'est-ce qui fait que cette contestation dure depuis près de deux mois ?
R: "Cela s'explique par la situation désespérée des Soudanais. Au départ, c'est une émeute de la faim: la monnaie s'est effondrée, les caisses de l'État sont vides, les magasins aussi. C'est un soulèvement d'un genre nouveau dans la mesure où ce n'est pas tant une volonté politique qui l'a motivée, c'est que les gens sont à bout, n'ont plus de ressources pour survivre. Ils ne demandent pas au gouvernement de répondre à des revendications mais de partir. (...) Il s'agit surtout de classes moyennes nées récemment de la monétarisation de l'économie et de l'urbanisation provoquée par le départ des paysans des campagnes parce que beaucoup des terres les plus riches ont été accaparées par des grands propriétaires qui sont les barons du régime. La population des villes a grandi, les jeunes ont fait des études mais n'ont pas de profession, de débouchés."
Q: Le régime, connu pour être autoritaire, semble faire preuve de retenue...
R: "La répression est étonnamment mesurée. On a vu Omar el-Béchir s'adresser aux chefs militaires et sécuritaires pour leur dire: +Il faut comprendre la population, elle vit dans une situation difficile+. Il a même dit: +On ne peut pas tuer tous les Soudanais+. C'est assez extraordinaire, il ne faut pas oublier qu'il a été l'artisan de la guerre civile au Soudan du Sud qui a fait quatre millions de morts, de la répression au Darfour qui a fait au moins un demi million de morts et des millions déplacés... Ce qui gêne le gouvernement, c'est qu'il s'agit d'une population urbaine, du Soudan central, de langue arabe, musulmane alors qu'il s'est battu pendant des décennies contre des populations périphériques, marginales. Aujourd'hui, c'est le coeur du système qui est atteint: le Soudan central, la capitale, mais aussi la vallée du Nil, d'où sont originaires les dignitaires du régime, et puis d'autres régions d'où sont originaires les cadres +moyens+ du régime. (...) C'est la première fois qu'un mouvement est aussi étendu, les précédents étaient habituellement cantonnés à Khartoum et aux alentours."
Q: Une chute d'Omar el-Béchir résoudrait-elle la crise ?
R: "On parle toujours d'Omar el-Béchir mais il n'est que le paravent, le porte-parole d'un groupe composite fait de ses collègues généraux de l'armée, mais aussi des chefs de la sécurité, d'hommes d'affaires et des idéologues islamistes. La succession d'Omar el-Béchir est en jeu puisque son mandat s'achève dans un an (élections prévues en 2020) et qu'il voudrait le renouveler, ce qui est contraire à la Constitution. Omar el-Béchir est sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (pour crimes de guerre, crime contre l'Humanité, génocide au Darfour, ndlr) et ça gêne beaucoup ses collègues du gouvernement et de l'appareil d'État qui considèrent que c'est un élément négatif pour l'image du Soudan et qu'au bout de 30 ans, il serait temps qu'il prenne sa retraite. Lui ne veut pas parce que s'il perd cette protection du titre de président, il risque d'être arrêté dans le premier aéroport étranger où il se présentera. Il s'agit donc de le débarquer en douceur et de lui trouver un successeur au sein du régime, parmi les responsables militaires ou sécuritaires de préférence".
