En plein conflit armé, la procureure générale d'Ukraine Iryna Venediktova s'attache à établir les preuves des crimes dont Kiev et les Occidentaux accusent les forces russes, et même Vladimir Poutine, qualifié par Joe Biden de "criminel de guerre".
"Oui, nous pouvons le prouver", affirme la procureure à l'AFP avec une pointe de défi dans la voix. "Je peux même dire qu'il est le principal criminel de guerre du XXIe siècle".
A son poste, cette femme âgée de 43 ans recense un nombre croissant de crimes de guerre supposés et attribuables aux forces russes, incluant même celui de génocide.
Et agite un paquet de feuilles imprimées : une maternité frappée par l'artillerie, un théâtre abritant des enfants, éventré et calciné, une rue grise de poussière et couverte de gravats, tout ce qui reste d'immeubles d'habitation.
Ces cas ne sont que quelques exemples de tous les dossiers qu'elle traite et qui impliquent des commandants et des ministres russes, ainsi que Vladimir Poutine.
"Il veut détruire l'Ukraine en temps qu'État", lâche-t-elle, après avoir demandé de ne pas révéler par mesure de sécurité l'endroit exact où elle se trouve à Lviv, une ville située dans l'ouest du territoire ukrainien.
Les atrocités commises dans le brouillard de la guerre restent souvent et pour toujours hors d'atteinte de la justice. Les enquêtes sont rares et peuvent demander des années avant d'aboutir, quand c'est le cas.
- Le "front judiciaire" -
Mais l'Ukraine déploie des efforts soutenus sur ce que Mme Venediktova appelle "le front judiciaire", pour "vaincre dans un avenir proche". Parce que "le temps s'écoule vite, très vite, pendant une guerre".
Son bureau a enregistré à ce jour 2.401 "crimes d'agression et crimes de guerre" et 1.516 "crimes contre la sécurité nationale" dans le premier mois du conflit.
Et 127 suspects sont "recherchés" dans ce que la procureure appelle l'"affaire principale" contre le gouvernement russe et ses forces armées.
Depuis le début de l'invasion russe le 24 février, elle a traversé les zones non occupées en tout sens, pour collecter des preuves. Elle a aussi examiné des images prises par satellite d'immeubles détruits, des interrogatoires de soldats russes faits prisonniers et des témoignages de réfugiés fuyant le conflit.
Les crimes qu'elle identifie sont de toutes sortes. Il y a "beaucoup" de cas de viols, de bombardements aveugles de bâtiments civils ou encore la mort de soif d'un enfant dans une ville soumise à un blocus.
Actuellement, c'est sur le siège de la cité portuaire de Marioupol, dans le sud-est, qu'elle concentre ses efforts. "J'essaie d'être une procureure avec la tête très froide", dit-elle avant d'expliquer que "ce que je vois à Marioupol n'est pas la guerre, mais un génocide".
"Les théâtres de guerre ont des règles, des principes. Il n'y a aucune règle à Marioupol", affirme-t-elle. La preuve ? "Il est impossible de lui fournir de la nourriture, de l'eau, de l'électricité et la Fédération de Russie sait très bien ce qu'elle fait".
Le cas qui l'a le plus touchée à ce jour est celui d'un adolescent de 14 ans tué dans une attaque de char au quatrième jour de la guerre. Et de montrer sur son téléphone la photo atroce d'une balle logée dans sa poitrine ouverte. A ce jour le bureau de la procureure a dénombré 121 enfants morts dans le conflit.
L'Ukraine a l'impression de pouvoir l'emporter sur le front judiciaire, mais ses chances de succès restent en suspens.
- En appeler à la justice internationale -
Mme Venediktova affirme que les cas recensés seront traités devant les tribunaux ukrainiens. Mais rien ne remplacerait une condamnation devant une juridiction internationale.
L'Ukraine n'est pas membre de la Cour pénale internationale (CPI) mais a accepté sa juridiction par le passé. Le procureur de la CPI, Karim Khan, a ouvert le 3 mars une enquête sur la situation dans ce pays, après avoir reçu le feu vert de plus de 41 États.
Mais comme la Russie n'est pas partie prenante à la CPI, celle-ci ne peut juger l'accusation de "crimes d'agression".
La cour n'organise pas non plus de procès par contumace, et la perspective de voir des suspects russes amenés de Russie jusqu'au tribunal à La Haye paraît improbable.
Mme Venediktova n'en demeure pas moins optimiste. Son équipe continue à rassembler des preuves pour que l'enquête de M. Khan "soit un succès" si l'Ukraine obtient un jour un procès devant la CPI : "Personne ne peut dire ce que réserve l'avenir", dit-elle.
