Les femmes sous Erdogan: un combat permanent

Depuis l'arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan il y a vingt ans, les femmes turques se sont mobilisées pour acquérir puis conserver leurs droits.

Après une décennie de progrès, le pouvoir islamo-conservateur a commencé à rogner ce qu'il avait accordé. En voici quelques exemples à la veille des élections présidentielle et législatives du 14 mai.

- Violences faites aux femmes -

En 2012, la Turquie, dirigée depuis dix ans par le Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan, ratifie la Convention d'Istanbul et adopte la loi dite "6284", qui visent toutes deux à lutter contre les violences faites aux femmes.

"L'AKP se présentait à l'époque comme des conservateurs modérés. Mais rien ne nous a été offert. Les femmes ont tout obtenu grâce à leur lutte", souligne Fidan Ataselim, de la plateforme féministe "We Will Stop Feminicide".

Berrin Sönmez, de la plateforme féministe Esik, cite parmi les changements intervenus "la définition légale de la famille basée sur l'égalité des époux et le partage des biens".

Mais ces avancées ont été menacées par le durcissement progressif du pouvoir à partir de 2013. La Turquie s'est retirée de la Convention d'Istanbul en 2021 en accusant le traité de mettre en danger "la structure familiale".

"Nous observons que le nombre des féminicides a augmenté chaque année sous le gouvernement de l'AKP", affirme Mme Ataselim: sa plateforme a recensé 397 féminicides en 2022 en Turquie et près de 90 depuis le début de l'année.

L'alliance nouée en mars 2023 entre l'AKP et deux partis islamistes réclamant le retrait de la loi 6284, seul instrument légal toujours actif de protection des femmes contre les violences, a accru les inquiétudes.

"Le gouvernement tente de revenir sur les acquis des femmes un à un. Nous luttions pour de nouveaux droits il y a vingt ans, mais nous luttons aujourd'hui pour les conserver, y compris le droit des femmes divorcées à recevoir une pension", s'inquiète Mme Sönmez.

- Port du voile-

A majorité musulmane, mais laïque par sa Constitution de 1923, la Turquie prohibait le port du voile dans la fonction publique, les écoles et les universités.

Mais ces restrictions ont été peu à peu levées par le gouvernement Erdogan, y compris dans la police, permettant à des dizaines de milliers de femmes d'accéder à l'éducation et à un emploi.

Le président turc se présente souvent comme le protecteur des musulmans contre les "élites" laïques, laissant entendre que sans lui, certains "acquis" seront menacés.

A la différence des années 1990, aucun mouvement politique ne propose aujourd'hui l'interdiction du port du voile en Turquie. Même le candidat d'opposition Kemal Kiliçdaroglu, président du CHP laïc, le parti fondé par Mustafa Kemal, a proposé d'inscrire ce droit dans la loi.

"Il y a eu une avancée considérable à ce sujet. Les femmes pieuses et les femmes séculaires travaillent désormais ensemble au sein des organisations féministes", se félicite Berrin Sönmez.

- Santé reproductive -

L'avortement est "un crime contre l'humanité", a jugé autrefois M. Erdogan, déclenchant des manifestations et des pétitions pour défendre le droit des femmes à avorter.

Alors que le chef de l'Etat prône "au moins trois enfants par femme", son gouvernement a "tenté d'interdire l'avortement, mais a dû faire marche arrière face (...) à la sérieuse opposition de l'opinion publique", explique Fidan Ataselim.

Même sans interdiction légale, l'accès à l'avortement a été rendu très difficile car la majorité des hôpitaux publics refusent de le pratiquer, affirme Gökçe Gökçen, vice-présidente du CHP.

Par ailleurs, la contraception reste chère - et de nombreux maris y sont hostiles - ainsi que les produits d'hygiène intime, relève Beril Hepgoncali du mouvement Mor Dayanisma.

- Discours sexiste -

Le président Erdogan et de hauts responsables de l'AKP tiennent régulièrement des propos sexistes et discriminatoires, affirmant que "l'égalité des hommes et des femmes est contraire à la nature", ou que "les femmes ne devraient pas rire à haute voix en public".

"Le gouvernement tente d'intervenir de manière croissante dans tous les domaines de la vie des femmes, de leur vêtements à leur modes de vie en passant par leurs rires", dénonce Beril Hepgoncali.

"Notre droit d'exister en tant que citoyennes égales et individus libres est constamment menacé", affirme Berrin Sonmez.

"lls préconisent des politiques mettant en avant la famille au lieu des femmes", ajoute Fidan Ataselim.

Justice Info est sur Bluesky
Comme nous, vous étiez fan de Twitter mais vous êtes déçus par X ? Alors rejoignez-nous sur Bluesky et remettons les compteurs à zéro, de façon plus saine.