L'ex-chef de guerre libérien Alieu Kosiah, condamné en Suisse pour crimes contre l'humanité, entendu jeudi devant les assises de Paris au procès d'un autre ex-commandant rebelle, Kunti Kamara, a fustigé de "fausses accusations" les visant et contesté la "crédibilité" de témoins de l'accusation.
"Vous pouvez détruire cet homme", a lancé Alieu Kosiah au président et jurés de la cour d'assises en désignant Kunti Kamara, assis dans le box des accusés.
"Vous pouvez me détruire... J'ai été en prison depuis neuf ans déjà !", a poursuivi en anglais traduit par des interprètes M. Kosiah, ex-commandant du Mouvement uni de libération pour la démocratie (ULIMO).
Les deux guerres civiles successives au Liberia - qui ont fait au total 250.000 morts entre 1989 et 2003 - ont été émaillées de massacres perpétrés par des combattants souvent drogués, de mutilations et d'actes de cannibalisme.
L'audience de jeudi a replongé dans les fantômes de ces guerres. Il a été question de viols, de jeunes filles devenues des esclaves sexuelles, d'enfants soldats, d'exécutions sommaires de civils, de tortures, de pillages.
Alieu Kosiah, 49 ans, a, avec beaucoup d'assurance, clamé son "innocence", dénoncé de "fausses accusations" l'ayant visé lors de son procès en Suisse.
En juin 2023, la cour d'appel du Tribunal pénal fédéral de ce pays a confirmé la condamnation à 20 ans de prison d'Alieu Kosiah et retenu pour la première fois l'accusation de crimes contre l'humanité.
Il était accusé de multiples atrocités commises pendant la première guerre civile libérienne (1989-1997).
M. Kamara est, lui, jugé en appel depuis le 5 mars aux assises à Paris, après sa condamnation à la prison à vie prononcée fin 2022 à Paris pour actes de barbarie et complicité de crimes contre l'humanité pendant la première guerre civile.
Egalement ancien commandant de l'ULIMO, M. Kamara, né en 1974, avait été condamné pour une série d'exactions contre des civils en 1993-1994, notamment le supplice infligé à un instituteur dont il aurait mangé le coeur.
Transporté depuis la Suisse, Alieu Kosiah, silhouette imposante cintrée dans un costume sombre, a été entendu jeudi comme témoin au procès de M. Kamara.
Dans une déclaration spontanée de près de cinq heures, M. Kosiah a remis en cause la "légitimité" de tribunaux européens pour juger les faits perpétrés dans son pays.
S'adressant au jurés, il a lancé: "quand vous entendez que moi et Kunti auraient découpé des personnes en morceaux, c'est normal que votre émotion prenne le dessus".
Mais "la plupart des procureurs modernes ne font pas le travail, et cela a lieu dans toute l'Europe de l'Ouest; s'ils décident que vous devez aller en prison, vous y allez !".
"Personne ici ne connaît vraiment l'histoire de cette guerre", a-t-il lancé.
Il a remis en cause les déclarations "contradictoires" et la "crédibilité", selon lui, de plusieurs témoins qui l'accusent.
- Contradictions -
L'ex-chef de guerre a ensuite répondu parfois avec défiance aux questions au président de la cour, qui l'interrogeait sur son parcours dans la guerre, que M. Kosiah dit avoir rejoint lorsqu'"il avait 15 ans".
Le président a tenté de clarifier les périodes où M. Kosiah a été présent à Foya (nord du Liberia) pendant la guerre. C'est à Foya qu'a eu lieu le supplice qu'aurait infligé Kunti Kamara à l'instituteur.
Les questions du président de la cour et de Maître Sabrina Delattre, avocate de l'ONG Civitas Maxima et de huit parties civiles libériennes, se sont concentrées sur la question de savoir si M. Kosiah était présent à Foya en même temps que M. Kamara, ce que M. Kosiah a largement démenti. "Je n'ai jamais pris part à la prise de Foya", a martelé M. Kosiah après neuf heures d'audience.
Silhouette maigre sous une doudoune, Kunti Kamara, resté silencieux, s'est souvent pris la tête dans les mains, montrant des signes de fatigue alors qu'il observe le jeûne du ramadan.
A 19h30, la parole lui a été donnée. Il a dit avoir des "problèmes de compréhension" de l'anglais des interprètes depuis le début de son procès.
"Je n'ai pas de commentaires sur les explications de M. Kosiah" qui est "mon frère mandingue", a-t-il dit. "Je n'ai pas vu Kosiah tuer des innocents, je n'ai pas vu Kosiah de mes yeux administrer de mauvais traitements à des personnes à Foya", a-t-il dit.
M. Kamara a ensuite affirmé n'être resté que "quatre mois" à Foya et "ne pas avoir connaissance" de ce qu'il s'y était passé après son départ.
"Alieu Kosiah et Kunti Kamara se contredisent mutuellement et leurs alibis aussi", a commenté à l'AFP à l'issue de l'audience Alain Werner, avocat au barreau de Genève et directeur de l'ONG Civitas Maxima, partie civile au procès.
