La France a-t-elle fait un pas de plus dans la reconnaissance de ses responsabilités lors du génocide au Rwanda en 1994? Non, martèle le président français Emmanuel Macron après une première déclaration plus ouverte de l'Elysée, au risque de laisser penser à un rétropédalage.
"Le chef de l'État rappellera (..) que la France, qui aurait pu arrêter le génocide avec ses alliés occidentaux et africains, n'en a pas eu la volonté", a indiqué jeudi la présidence en annonçant la diffusion d'une vidéo à l'occasion du 30e anniversaire à Kigali.
Une déclaration aussitôt perçue comme un pas suplémentaire du président français envers son homologue rwandais Paul Kagame, après avoir reconnu en 2021 les "responsabilités" de la France dans le génocide et ouvert ainsi la voie à un rapprochement entre les deux capitales.
Cette question du rôle de la France avant, pendant, et après le génocide, qui a fait au moins 800.000 morts, essentiellement membres de la minorité tutsi, a été un sujet brûlant pendant des années, conduisant même à une rupture des relations diplomatiques entre Paris et Kigali entre 2006 et 2009.
Mais dimanche, le message vidéo présidentiel, très court, a fait l'effet d'une douche froide : "Sur ce génocide, ce moment si important, cruel de votre histoire, oserais-je dire de notre histoire, je crois avoir tout dit le 27 mai 2021 quand j'étais parmi vous".
"Je n'ai aucun mot à ajouter, aucun mot à retrancher de ce que je vous ai dit ce jour-là. La France assume tout et exactement cela dans les termes que j'ai employés", a-t-il ajouté en se félicitant de la "nouvelle page" alors ouverte.
"C'est une polémique qui est vaine", a déclaré pour sa part le ministre français des Affaires étrangères Stéphane Séjourné, aux médias France 24 et RFI à Abidjan, où il achevait une tournée en Afrique.
"Cette polémique n'enlève en rien le travail qui a été fait d'introspection", ni "la volonté de la France de la réconciliation", a-t-il insisté.
- "Ambiguïté" -
Le chef de l'Etat n'a alors fait aucune allusion aux propos tenus quelques jours plus tôt par l'Elysée, laissant nombre d'observateurs perplexes sur la portée exacte de son message.
L'Institut François Mitterrand - ce dernier était le locataire de l'Elysée lors du génocide - a aussitôt demandé à Emmanuel Macron de "lever l'ambiguïté" sur sa position.
Contacté par l'AFP, l'Élysée souligne pour sa part que "le Président de la République a très clairement rappelé sa position qui n'a pas varié" depuis le discours de Kigali du 27 mai 2021.
Dans ce cas, à qui la faute pour cet improbable pataquès alors que chaque déclaration française est soigneusement soupesée sur un sujet aussi sensible?
Plusieurs médias se sont faits l'écho d'une "maladresse" ou d'un "faux pas" d'une conseillère présidentielle, non confirmé publiquement à ce stade par l'Elysée.
L'absence de "volonté" de la France avancée jeudi n'est pas forcément non plus très éloignée des propos au trébuchet d'Emmanuel Macron en 2021. "Nous avons, tous, abandonné des centaines de milliers de victimes à cet infernal huis clos", avait-il alors dit.
- "Continuer à avancer " -
Pourquoi alors le président n'a-t-il "assumé" dimanche que ses propos de 2021, sans reprendre ceux tenus trois jours plus tôt par l'Elysée?
Pour Antoine Glaser, spécialiste de la "Françafrique", "les affaires franco-africaines, c'est toujours d'abord des affaires franco-françaises" et il aurait pu y avoir un "problème" avec les militaires français présents en 1994 au Rwanda, "qui considèrent que la France a fait alors ce qu'elle avait à faire".
Le chef de l'Etat a aussi pointé du doigt la responsabilité des partenaires occidentaux et africains de la France. "Les autres ont dû lui répondre+ attention, c'est vous qui étiez là-bas, pas nous+", esquisse Antoine Glaser.
Héros ayant mis fin au génocide des Tutsi et modernisé le pays pour ses partisans, despote muselant toute opposition pour ses détracteurs, Paul Kagame est aussi accusé de soutenir un groupe armé, le M23, majoritairement tutsi, qui s'est emparé de larges pans du Nord-Kivu dans l'est de la République démocratique du Congo où les affrontements se sont récemment intensifiés.
Dans ces circonstances, tout soutien supplémentaire en sa direction peut être compliqué à porter.
Le principal intéressé préfère pour sa part relativiser le cafouillage élyséen. "J'en ai entendu parler (..) mais je laisse ça de côté", a déclaré le président rwandais lundi. "Nous sommes partisans de continuer à avancer, indépendamment de la mauvaise histoire que nous avons eue", a-t-il ajouté, à l'unisson du président Macron.
