Au Yémen, un rescapé raconte l'horreur du bombardement d'un centre de détention de migrants

Rescapé d'un bombardement meurtrier dans le nord du Yémen, l'Ethiopien Abed Ibrahim Saleh tente d'oublier les scènes d'horreur laissées par la frappe ayant visé un centre de détention de migrants, attribuée aux Etats-Unis par les rebelles houthis.

Ces insurgés soutenus par l'Iran, qui contrôlent de larges pans du pays, ont accusé lundi l'armée américaine d'avoir bombardé un centre de détention dans leur fief de Saadah, faisant 68 morts parmi des migrants africains qui y étaient détenus.

L'armée américaine, qui pilonne quasi quotidiennement les Houthis depuis le 15 mars, a dit enquêter sur ces informations.

Abed Ibrahim Saleh fait partie des dizaines de blessés transportés dans les hôpitaux avoisinants après les frappes survenues à l'aube, rasant le hangar où étaient détenus 115 migrants en situation irrégulière, selon les autorités houthies.

"Au début, il y a eu deux frappes à coté. La troisième était sur nous", dit l'homme de 34 ans, la voix étranglée et le regard hagard.

Allongé sur son lit d'hôpital, la tête et la jambe bandées, il essaie de chasser les images qui le hantent.

"Tous les corps étaient démembrés. Je ne peux pas le décrire, un bras là une jambe ici, je ne veux pas me souvenir de cette scène", dit-il.

Des images diffusées par la chaîne des rebelles Al-Massirah lundi montraient des corps sous les gravats, tandis que les équipes de secours tentaient de venir en aide aux survivants.

Les rebelles n'ont pas précisé la nationalité des victimes, mais la plupart des migrants au Yémen viennent de la corne de l'Afrique, le plus souvent d'Ethiopie et de Somalie.

Malgré la guerre civile qui ravage ce pays pauvre de la péninsule arabique, en guerre civile depuis plus d'une décennie, des milliers de migrants s'y rendent chaque année, fuyant les conflits, les catastrophes naturelles ou les mauvaises perspectives économiques.

L'Organisation internationale pour les migrations(OIM) a enregistré plus de 60.000 arrivées de migrants au Yémen en 2024, contre 97.200 l'année précédente.

La plupart tentent de rejoindre l'Arabie saoudite et d'autres pays arabes du Golfe où ils pourront travailler comme ouvriers ou employés de maison.

Mais beaucoup se retrouvent piégés au Yémen, incapables de payer un voyage de retour, pris en otage par des passeurs ou détenus par les autorités locales.

En 2021, plus d'une soixantaine d'entre eux avaient été tués dans un incendie dans un centre de détention surpeuplé de la capitale contrôlée par les Houthis, qui combattent le gouvernement depuis 2014.

- "Rythme alarmant" -

Fin 2023, les rebelles ont commencé à attaquer Israël et les navires qui lui sont liés au large du Yémen, en affirmant agir en solidarité avec les Palestiniens de la bande de Gaza dévastée par la guerre entre le Hamas et Israël.

En réponse, les Etats-Unis ont lancé une campagne aérienne contre eux début 2024. Les frappes se sont intensifiées sous la présidence de Donald Trump.

Sur les ruines du centre de détention des migrants, le chef de la communauté somalienne au Yémen, Abdelkader Mohammed al Moallem, a dénoncé mardi "l'agression américaine contre les personnes innocentes".

Les Etats-Unis ont visé "de pauvres migrants de passage. C'est un crime injustifiable", a-t-il déclaré.

Sollicitée par l'AFP après le bombardement de la prison, l'armée américaine avait dit "prendre très au sérieux" les allégations de pertes civiles liées à ses frappes au Yémen.

"Une évaluation des dégâts ainsi qu'une enquête sur ces affirmations sont actuellement en cours", avait-elle ajouté.

Mardi, les Etats-Unis ont affirmé avoir frappé depuis mi-mars plus de 1.000 cibles au Yémen, "tuant des combattants et des dirigeants houthis (...) et dégradant leurs capacités".

Dans un communiqué publié mardi soir, Human Rights Watch a souligné que les "attaques délibérées contre les civils et les infrastructures civiles sont des crimes de guerre".

"Les frappes aériennes américaines semblent tuer et blesser des civils au Yémen à un rythme alarmant depuis un mois", a affirmé la chercheuse de l'ONG pour le Yémen, Niku Jafarnia.

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