L'accord migratoire entre l'Italie et la Libye sous le feu des critiques

"Inacceptable", "complicité" : les récents tirs de garde-côtes libyens dénoncés par des ONG de sauvetage en mer contre leurs navires ravivent les critiques contre l'accord migratoire entre l'Italie et la Libye soutenu par l'Union européenne (UE).

Début septembre, l'ONG SOS Méditerranée a porté plainte en Italie après avoir été la cible fin août d'une "attaque sans précédent" des garde-côtes libyens contre son navire Ocean Viking dans les eaux internationales, avec "des tirs incessants pendant au moins 20 minutes".

La semaine dernière, l'ONG allemande Sea-Watch a annoncé à son tour que son navire de sauvetage avait été visé par des tirs à balles réelles des garde-côtes libyens.

Le gouvernement de Giorgia Meloni et l'UE financent et forment les garde-côtes libyens pour intercepter les migrants tentant la traversée vers l'Europe, une priorité du parti d'extrême droite de Mme Meloni, Fratelli d'Italia.

Mais l'accord, signé en 2017, fait l'objet de critiques grandissantes après plusieurs enquêtes ayant montré que les centres de détention financés par l'UE en Libye étaient gérés par des trafiquants d'êtres humains.

Pour ses détracteurs, cet accord rend l'Italie et l'UE complices des violations des droits humains par la Libye, et les partis d'opposition réclament son annulation avant son renouvellement automatique en février.

"La Libye dispose actuellement d'une influence notable sur l'Italie, tout comme la Turquie en avait sur l'UE en menaçant" de laisser partir des millions de migrants vers l'Europe, explique à l'AFP Diana Volpe, de l'Université libre de Bruxelles et spécialiste en externalisation du contrôle des migrations par l'Italie.

- "Sale boulot" -

Les bateaux patrouilleurs libyens sont connus pour leurs tactiques agressives contre les ONG, mais le recours à des tirs directs marque une intensification inédite.

"Il est inacceptable que le gouvernement italien et l'UE autorisent des milices criminelles à tirer sur des civils", a dénoncé Giorgia Linardi, porte-parole de Sea-Watch.

Mediterranea Saving Humans, une autre ONG de sauvetage, a également publié en septembre des photographies montrant, selon elle, une milice alliée au gouvernement libyen se livrant à la traite d'êtres humains en Méditerranée.

Et 42 groupes de la société civile ont écrit à la Commission européenne pour "dénoncer l'utilisation de fonds européens" pour "des organisations qui attaquent les citoyens européens et les personnes en détresse en mer", exigeant l'abandon de l'accord Italie-Libye.

Les bateaux concernés ont été remis à la Libye par l'Italie dans le cadre d'un accord visant à former et équiper les garde-côtes, selon les ONG et des journalistes d'investigation italiens.

Selon Diana Volpe, l'accord avait été "spécifiquement créé" par l'Italie pour contourner l'impossibilité pour Rome de renvoyer les migrants en Libye, le pays n'étant pas considéré par l'ONU comme un "lieu sûr".

Plutôt que de procéder à des renvois illégaux, l'Italie a permis à la Libye d'effectuer ses propres "retraits".

Les personnes interpellées par les garde-côtes libyens sont enfermées dans des centres de détention régulièrement dénoncés par l'ONU pour leurs conditions inhumaines.

- Assistance militaire -

Il s'agit "d'un outil par lequel nous sous-traitons, pour ainsi dire, le sale boulot à des groupes armés libyens", a confié à l'AFP Matteo Orfini, député d'opposition qui milite contre l'accord.

Les partis d'opposition italiens affirment que l'accord a même exposé le gouvernement à un chantage : ils dénoncent la libération par Rome, en janvier, d'un Libyen suspecté de crimes de guerre et recherché par la Cour pénale internationale, selon eux pour ne pas compromettre l'accord.

Osama Almasri Najim est accusé de meurtre, de viol et de torture, notamment en lien avec sa gestion du centre de détention de Mitiga à Tripoli.

Le montant des fonds engagés par Rome et l'UE pour le programme libyen reste difficile à estimer : l'UE affirme avoir dépensé quelque 465 millions d'euros en Libye dans le domaine des migrations entre 2015 et 2021, tandis que 65 millions d'euros supplémentaires ont été alloués à la "protection et à la gestion des frontières" en Libye entre 2021 et 2027.

L'UE fournit également une assistance aux garde-côtes libyens par le biais de deux missions civiles et militaires. Après les tirs, le porte-parole de la Commission, Guillaume Mercier, a déclaré que Bruxelles "attendrait l'évolution des enquêtes" menées en Libye.

"Cela fait maintenant près de dix ans que l'on voit des vidéos de violations des droits humains en mer et dans les centres de détention", mais cela n'a pas empêché l'UE et l'Italie de renouveler leur soutien à la Libye, qu'il soit financier ou politique, déplore Diana Volpe.

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