Au Kosovo, où les anciens chefs de la guérilla qui a obtenu l'indépendance à l'égard de la Serbie sont encore célébrés comme des héros, le procès pour crimes de guerre de l'ex?président Hashim Thaçi ravive un débat difficile.
Le procès qui se tient à La Haye entre dans sa dernière ligne droite, avec depuis lundi matin les plaidoiries finales de l'accusation, qui a requis 45 ans de prison. La défense de Hashim Thaçi et de trois hauts gradés de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) durant la guerre contre la Serbie dans les années 1990, prendra ensuite la parole.
Le procès doit durer jusqu'au 17 février, et la cour disposera ensuite d'un mois pour délibérer - un délai qui peut être porté à trois mois en cas de circonstances exceptionnelles.
Les quatre hommes sont accusés de crimes de guerre et crimes contre l'humanité, notamment de meurtres et de torture. M. Thaçi - qui a démissionné en 2020 de la présidence après son inculpation - et ses coaccusés plaident non coupable.
Pour beaucoup au Kosovo, ce procès est celui de l'Armée de libération elle-même, et, partant, du mouvement pour l'indépendance du pays, explique Donika Emini, chercheuse au Centre d'études sur l'Europe du Sud?Est de l'Université de Graz.
"Pendant des décennies, l'UCK et ses membres ont été glorifiés pour leur rôle dans la guerre, et la cour remet en cause ce narratif", avance Mme Emini.
La cour accuse M. Thaçi et ses coaccusés d'avoir mené une "entreprise criminelle" d'assassinats, de torture, de persécution et d'avoir détenu illégalement des personnes dans des dizaines de sites au Kosovo et en Albanie.
Le dossier a pris des années à être monté, et contient de nombreux détails sur des crimes qui auraient été commis entre 1998 et 1999.
L'acte d'accusation affirme ainsi que des membres de l'UCK ont commis des crimes contre des centaines de civils et de non?combattants - y compris des Serbes, des Roms et des Albanais du Kosovo considérés comme des opposants politiques - dans des camps au Kosovo et dans le nord de l'Albanie.
- Preuves serbes -
Mais une partie des preuves ont été fournies par la Serbie, qui n'a jamais reconnu l'indépendance du Kosovo.
L'ampleur des crimes commis de leur côté par la police et l'armée serbes durant la guerre - des milliers de victimes albanaises du Kosovo ont été découvertes dans des fosses communes depuis la fin des combats - rend le recours à ces preuves particulièrement sensible.
Bien qu'elles fassent partie du système judiciaire du Kosovo, les Chambres spécialisées qui enquêtent sur les crimes de guerre sont physiquement situées à La Haye et uniquement composées de juges internationaux, pour protéger les témoins contre d'éventuelles représailles.
L'éloignement géographique du tribunal a aussi alimenté les critiques - et il est difficile de trouver dans les rues de la capitale un ou une Kosovare soutenant le procès.
"C'est une injustice sans précédent", lance Agim Zuka, 63 ans, à l'AFP à Pristina.
"Il n'y a aucune raison de les juger. Ils ont seulement mené la juste guerre du peuple albanais du Kosovo", abonde Bahtije Rashica, 61 ans.
Une manifestation "Pour une vraie séparation de la justice et de la politique" a même été organisée par le parti de Thaçi le 17 février, dernier jour du procès, et jour de la fête nationale.
D'immenses photos de M. Thaçi et de son coaccusé Kadri Veseli ont d'ores et déjà été placardées sur les plus grandes places de Pristina.
"Cette campagne a alimenté la résistance à la cour et a été assez efficace pour faire entendre les critiques sur le manque de transparence et les incohérences perçues dans son travail", analyse Mme Emini.
La cour a tenté de communiquer, mais en vain. En mai, une conférence de presse de sa présidente prévue à Pristina a dû être annulée après que des fumigènes ont été lancés devant son hôtel.
Le verdict, quel qu'il soit, sera lourd de signification.
"Chaque décision du Tribunal spécial est étroitement liée à l'histoire de l'État et à l'identité du Kosovo", explique Mme Emini.
S'ils sont déclarés coupables, la communauté internationale pourrait changer de regard sur cette "période sensible" qui "n'a pas donné lieu à un récit commun dans les Balkans ou au Kosovo", chaque communauté s'accrochant à sa mémoire. "Cela aura sans aucun doute des conséquences symboliques, et changera la manière dont l'histoire jugera le Kosovo"

